La Horde, témoignage 6


300

Jean-Pierre Martins, les muscles saillants et moulés dans un débardeur kaki auréolé de (fausse) sueur, se dresse devant nous sur le toit d’une épave de ce qui devait être jadis une Peugeot. Un Beretta 92F dans une main, un Glock 17 dans l’autre, une machette à la ceinture, l’œil haineux et des éclaboussures de sang maculant son visage buriné, il hurle, avant d’ouvrir le feu sur nous. Nous nous ruons sur lui avec la frénésie d’un banc de requins dans des eaux sanglantes. Le dîner est servi, boys ! Contrairement à Moïse devant qui la mer s’ouvre docilement, un tsunami humain déferle ici sur la carcasse du véhicule sur laquelle trône, défiant, le colosse suintant la virilité par tous les pores.

Et de la virilité, il en faut pour oser nous défier de la sorte car nous sommes 300, comme dans le film adapté de la BD de Frank Miller.

300 zombies couverts de sang, gesticulant, hurlant, avides de chair humaine. A chaque coup de feu, nous faisons éclater les capsules de faux sang distribuées avant la prise. Le contenu de la mienne me gicle dans l’œil, ce qui me fait redoubler d’ardeur: je hurle, bouscule mon voisin de droite, écrase les pieds de celui de gauche et grimpe sur le dos de celui de devant, le comprimant encore un peu plus sur les pauvres cascadeurs qui, au premier plan, croulent déjà sous le poids de cette horde déchainée. La caméra A, fixée au bout d’une grue, plonge sur Jean-Pierre, la B tente de se frayer un chemin dans le magma humain. Yannick Dahan a beau s’époumoner « Coupez ! Coupez… COUUUUPEZ ! », rien n’y fait ; le vacarme qui remplit l’entrepôt désaffecté des Galeries Lafayette de l’île St-Denis est tel qu’il faudrait un mégaphone pour se faire entendre.

Benjamin Rocher sourit devant son combo, levant un pouce approbateur. Dahan nous félicite : pour lui, le plan est épique, dantesque, digne de Conan le Barbare et, surtout, inédit en France. Nous passerons trois heures à le refaire et trois autres pour le filmer en contrechamp avant de terminer la journée par des sprints de deux-cent mètres à travers l’entrepôt, tentant vainement d’éviter de piétiner les malheureux qui tombent les uns après les autres, avant de se relever dans un nuage de poussière une fois le troupeau passé, le pouce en l’air et le sourire crispé : « Cha va, cha va !».

20h, la journée s’achève après douze heures aussi éprouvantes que jouissives. Les réalisateurs pausent avec leurs 300 fans : les flashs crépitent tandis que nous hurlons notre mot de ralliement à tue-tête, mot souvent utilisé par Dahan en évoquant certains films bien virils et bourrés de testostérone, voire bourrins, comme ceux de Stallone, Seagal, Schwarzennegger ou Van Damme : « BAD ASS ! ». L’ambiance est survoltée malgré la fatigue, les crampes et les contusions.

Nous sommes heureux et fiers d’être là et de participer au tournage d’un film de genre français. Nous sommes venus des quatre coins de la France bénévolement parce que nous avons, pour la plupart, grandi devant des films d’horreur, une manette Playstation dans une main, une figurine Star Wars dans l’autre, un Comic de Stan Lee sur les genoux et un livre de Stephen King sur notre table de chevet. Des muscles, du sang, des flingues et des filles topless ; tels sont les ingrédients indispensables à la recette des films que nous aimons et auquel nous participons aujourd’hui (quoique j’ai eu beau chercher les filles topless, en vain). Carpenter, Romero, Raimi, Argento, Dante et Landis ont été à l’origine de nos premiers émois cinématographiques, bientôt rejoints par la nouvelle génération : Jackson, Boyle, Balaguero, Del Toro… Le film de genre n’a pas de secrets pour nous ; nous sommes des passionnés, des accros, des DVDthèques ambulantes.

Étudiants, journalistes, acteurs, réalisateurs, infographistes, animateurs radio, commerciaux, ouvriers, chefs de rayon, facteurs, téléopérateurs, serveurs… devant cette curieuse assemblée composée d’hommes et de femmes de 17 à 40 ans, je ne peux m’empêcher de penser à une phrase de Tyler Durden dans Fight Club : « On prépare vos menus, on enlève vos ordures, on conduit vos ambulances, on relie vos appels, on vous protège pendant votre sommeil… alors jouez pas au con avec nous ! ». Certains ont posé des congés pour venir, d’autres logent à l’hôtel, d’autres encore ont fait le trajet en train. Tous sont prêts à payer le prix fort pour participer à l’aventure par amour du cinéma fantastique mais surtout pour Yannick Dahan.

La plupart d’entre nous ont découvert le talent du jeune réalisateur en lisant ses chroniques dans Mad Movies dans les années 90, d’autres ont été conquis par sa verve, son sens de l’humour, son charisme et son franc parler lorsqu’il a animé, plus récemment, l’émission Opération Frisson, sur la chaine câblée Ciné-frisson. Séduits par l’irrévérence, la fougue, le panache et la passion du Toulousain, nous lui connaissons surtout deux qualités rares qui font tant défaut dans notre société : l’intégrité et la sincérité. Nous sommes tous conscients qu’être doté de telles qualités peut s’avérer être un lourd handicap, surtout lorsqu’on s’attaque à une industrie cinématographique française dont l’évolution de ces vingt dernières années est à peu près similaire à celle du crocodile depuis la préhistoire.


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6 commentaires sur “La Horde, témoignage

  • blondezombie

    Un bien bel article. Un brin nostalgique et qui ravive notre attente de la sortie en salle de ce premier film de zombie français. Je crois qu’il sera à l’image de l’ambiance du tournage, joyeusement bordélique et extrêmement sympathique!

  • Nathan Carrillat

    Bien cool ce petit article. Fais juste attention, il y a quelques fautes d’orthographes me semble-t-il.

    Ça fait plaisir de se remémorer ses bons souvenirs de tournages. Remercions encore nos chers réalisateurs Benjamin Rocher et Yannick Dahan, et bien sûr toute l’équipe qui fourmille autour.

    J’étais également dans la scène de la cave (avant dernier jour de tournage), et le peu d’images que j’ai pu voir donne vraiment envie de les voir en grand !

    Si tu cherches un monteur pour tes films, je serais très heureux d’aider un mec comme moi, un passionné. Ils sont devenus rares de nos jours.

    Bonne continuation ! Bon courage et bone année !

  • Udéka Auteur du billet

    Les fautes sont la malédiction du correcteur, elles savent se cacher sournoisement même après un nombre impressionnant de relectures. Les corrections nécessaires ont été effectuées.

  • Rodolphe BONNET

    Article fort sympathique même si forcément subjectif…
    En tout cas tu nous a fait partagé l’émulation d’un tournage forcément atypique. En espérant que le film porte ses fruits car un film de siège avec des zombies, y en a déjà eu beaucoup et pas des moindres…

  • rock

    Monstrueux très bel article !

    Continue à poursuivre tes rêves et ne te soumet JAMAIS à cette « culture noble » que la France aime tant nous faire gaver ! T’es passionné et « you have some heart », alors fonce !
    Bon, j’avoue rester pessimiste à l’idée d’un « âge d’or » du cinéma de genre en France, mais ce n’est peut-être pas le plus important, pas autant que de continuer à rêver et éviter de devenir des zombies de plus. C’est peut-être bateau, mais il faut faire ce qui a un sens pour soi, pas pour les autres.

    Je te souhaite le meilleur, gars !

    (et oui, « Les Oiseaux », « 2001 » et « Shining » sont carrément des films de genre !!!)