Caligula 3


La prospection des films-monstres se poursuit. Plongeons dans l’extrême dépravation des décidément très barrées années 1970. La décennie où tout était faisable. Même un croisement improbable entre la superproduction internationale, le baroque Fellinien, le Péplum, le drame, la biographie, Shakespeare, le magazine Penthouse, l’érotique et le hard. Ave, César !

L’itinéraire de Caligula, le petit-fils adoptif de l’impitoyable empereur Tibère. L’histoire se déroule de 37 à 41 après J.C. Peu après l’arrivée de Caligula à Rome, Tibère mourrant est assassiné par le général des prétoriens. Caligula devient César à son tour. Vouant une passion dévorante à sa sœur, Drusilla, il doit choisir une épouse pour avoir un héritier. Son intérêt se porte sur une prêtresse d’Isis, Coesoria. Après avoir éliminé le chef de la garde et le petit-fils de Tibère, il déclare être un Dieu. De plus en plus excentrique et cruel, Caligula multiplie les actes de provocations contre les privilégiés. Il dilapide les richesses de l’état et oblige les épouses des sénateurs à se prostituer. Son entourage complote. Une nuit, un corbeau noir fait office de funeste présage. Bientôt, il sera trahit.

Réputation sulfureuse

« Vous avez fini par comprendre qu’il n’est pas nécessaire d’avoir fait quelque chose pour mourir. Soldats, je suis content de vous. » (Caligula – Albert Camus)

Préparez-vous à entrer dans la sphère des films vraiment cultes et maudits. Voici une légende trash authentique. Bob Guccione, grand manitou du magazine Penthouse s’improvise Cecile B.De Mille et investit en connaissance de cause dans la première superproduction à la fois traditionnelle et pornographique. Carrément. Avec à la clé, le scénario d’un grand nom de la profession, Gore Vidal. Il y croit dur comme fer et la produit pour une vingtaine de millions de dollars. Une somme rondelette en 1976. En comparaison, La Guerre des étoiles de Georges Lucas coûte onze millions de dollars à la Fox ! Le tournage se fait quasi à huit-clos. La presse est refoulée à l’entrée. Les rumeurs les plus folles circulent. Le tournage virerait à la démence collective, des pratiques sordides et déviantes se dérouleraient sur le plateau (1). La tension monte…

Le réalisateur italien Tinto Brass surenchérit dans ses exigences artistiques. Peter O’Toole semble carburer à d’étranges substances. Vidal, Brass et Guccione sont tous à couteaux tirés. Ils sont en désaccord total concernant le personnage central. Guccione prend Brass pour un incompétent et tourne, voire retourne des scènes en douce la nuit, avec une équipe réduite et quelques « girls ». Des scènes plus explicites, dirons-nous poliment. Le négatif est kidnappé et s’envole pour Londres puis Paris et finalement New-York. Bilan, chaque intervenant fait un procès à l’autre. Brass ne sera même plus crédité comme réalisateur au générique de son film, qu’il reniera. Vidal justifie par des pirouettes intellectuelles la tâche embarrassante sur son Curriculum Vitae. Il n’a pas encore été projeté qu’un parfum de scandale entoure Caligula. L’interdiction de la sortie en salles en Italie en rajoute une couche.

Suite à toutes ces mésaventures, pas de director’s cut. Bon nombres de copies aux durées inégales apparurent dès lors. Pour la France, en DVD, les deux versions Seven Sept sont notables. La version « Collector » interdite aux moins de dix-huit ans, est explicitement pornographique. Il s’agit dans l’édition « Prestige », interdite aux moins de seize ans, d’une version plus courte et remontée. Les partisans idéalistes de l’artiste vengé contre le producteur sans scrupules apprécieront que cette édition soit expurgée des plans hards caviardés par Guccione. L’inconvénient reste le remontage et la suppression d’une multitude d’éléments plus subtils mais utiles au film. Dans le cinéma, rien n’est simple, et Caligula est aussi le film de Guccione. Nous conseillerons donc le choix de la version « Collector ». Il n’empêche que dans sa relative version soft, la folie du métrage est là, et même en l’état, ce montage est à réserver à un public averti.

A l’instar de certains films d’horreur des 70’s, le film de Brass a souffert dès le début d’une odeur de souffre (2). Et surtout pour ceux qui ne l’ont jamais vu. Ne l’ayant jamais vu moi-même, j’imaginais beaucoup de choses. Un peu comme ceux qui n’ont pas vu Massacre à la tronçonneuse et qui appréhendent le pire. La comparaison ne s’arrête pas là, puisqu’ils furent tous deux distribué par l’éditeur René Chateau en VHS dans les eighties. Incunable éditeur qui enflamma l’imagination des bisseux tels que moi. Ce n’est pas seulement le festival de sévices et de luxure prévu. C’est même la surprise intégrale, cependant…

Quand la grande classe fusionne avec la crasse

Caligula est un film sulfureux, n’en doutez pas. La différence avec l’opus de Tobe Hooper, c’est que Caligula est « démonstratif ». La mère supérieure, les mâchoires crispées sur son catéchisme, vous a bien dit que Rome, c’était la débauche et que ses habitants étaient des païens. Que ça se mélangeait sans aucune moralité. Sincèrement, vous ne vous êtes jamais demandé sans éluder comment cela se passait alors ? Et vous ne vous êtes jamais imaginé entouré de femmes lascives ? Ou d’hommes, ça, c’est selon vos inclinaisons, hein…

C’est donc un fantasme. Chaque responsable vous dira que la biographie est très documentée. Même si la réalité historique n’est pas trop malmenée, ce qui est vrai, on n’est pas là pour cela. C’est un alibi pour un  » trip ». Vous devez vous questionner, pauvre lecteur(trice), vous qui lisez et qui n’avez pas vu le film. Qu’en est-il donc ?

À sa création, Jésus Christ Superstar de Norman Jewison avait remplacé Quo Vadis et La Tunique au box-office. Le péplum est un genre définitivement enterré depuis quinze ans à Hollywood et momifié à Cinecittà. En cette fin de décennie, l’horreur cinématographique atteint un pinacle d’intensité. Au même moment, le film pour adultes s’émancipe et cherche une légitimité hors de son ghetto.

Caligula, c’est le mainstream et l’underground qui couchent ensemble. Une hybridation traversée par des courants aux antipodes les uns des autres. La grande classe s’exprimant grâce à des acteurs de haut niveau et respectables (Peter O’Toole, Helen Mirren, Sir John Gielgud), le directeur artistique de Fellini, Danilo Donati, et le monteur de Sergio Leone, Nino Baragli. La cerise du gâteau est Gore Vidal, le scénariste trois étoiles de Ben Hur. C’est donc le retour du Grand Péplum avec ses codes inscrit dans le marbre. Codes bafoués par le sang, le cul, la controverse, le déviant. Comment s’en étonner avec le réalisateur du déjà très limite Salon Kitty, associant bordel de luxe et Waffen SS, et le producteur Bob Guccione, chaînes en or en avant et ses  » Penthouse pets » à chaque bras. Pour incarner leur vision, l’acteur inoubliable d’Orange Mécanique, Malcom Mc Dowell, jamais aussi fort qu’en rôle de fou dangereux et de personnalité prête à exploser. Icône choc hantée par le personnage d’Alex, le mélomane psychotique.

Cette fusion forme un mélange détonnant. Le fruit singulier d’une association impossible entre un artiste libertaire au fort sens esthétique, un homme de lettres oscarisé et un promoteur du sexe. Ce dernier se définissait néanmoins comme un païen idéologique, opposant une morale « libérée » contre la morale chrétienne. Tout le long, le spectateur zigzague entre deux films. Le film classe : thèmes universels, souffle épique avec décors gigantesques, des figurants jusqu’à une centaine dans un plan, mise en scène grand angle, comédiens dignes drapés dans des costumes luxueux, des déclamations mille fois entendues à la « Ave César ! » ou « Gardes, emparez-vous de cet homme ! », Et au milieu, sans prévenir, le film « exploitation ». Parfois très léger, comme ces danses lascives avec des « filles de page centrale de magazine » en coiffure romaines avec de rares voiles transparents ne cachant guère leur intimité. Ces pointes d’érotisme innocent sont vite être submergées par le vice véritable.

De la misère, de la laideur et du stupre. Les plans d’un rare mauvais goût s’accumulent, encerclés par des draperies et des accessoires tape-à-l’œil dans une démesure visuelle toute transalpine. L’outrance est tellement grande quelle transfigure le sordide en une poésie de la décadence. D’une qualité plastique confondante, Caligula renvoie à Visconti. Thématiquement, l’œuvre qui vient le plus à l’esprit, et le fait qu’elle soit italienne ne doit rien au hasard, est Salo, ou les 120 jours de Sodome de Pier Paolo Pasolini (1975). Le cinéma d’exploitation y est pareillement utilisé non en tant que finalité mais en tant qu’outil.

Décrivons un extrait pour placer l’ambiance. Caligula et son incestueuse sœur vont dans le temple d’Isis où des filles s’ébattent dans l’eau telle des naïades, en s’embrassant goulûment (dans la version longue, elles font plus que s’embrasser). Quand Caligula cherche sa future femme parmi les prêtresses d’Isis, celle qui sera la mère de son héritier, il remarque Coesoria. Coesoria, lui assure sa sœur mécontente, est la plus licencieuse des romaines (ce qui n’est pas peu dire). Caligula, ravi, réponds que cela sera parfait, puis – cut – une rouge et inexorable machine de cauchemar tranche les têtes de pauvres ères enterrés jusqu’au cou dans une arène. Tout ce qui était escamoté du Cléopâtre avec Liz Taylor, en clair !

Un film de fous

Caligula était-il un fou ? Ou un enfant capricieux ? Dans le making-of (A documentary on the making of Gore Vidal’s Caligula), MacDowell le voit plutôt comme un anarchiste ou un gauchiste révolutionnaire, qui s’attaque aux institutions une par une. Partage qui veut cet avis, très orienté politiquement dans les années soixante-dix. Historiquement, le portrait du despote a été dressé par Suétone, dont l’objectivité n’est pas assurée. Suétone étant du côté du Sénat. La vision commune du personnage par Brass et McDowell permet de douter des apparences. Ne dit-il pas à Drusilla : « Je ne sais plus quoi inventer pour les provoquer… ». Etonnante réflexion, comme si ses actes impies participaient à un plan pour semer le désordre dans les hautes castes. Quand à ses caprices, ses colères, Tibère avaient les mêmes. Sans doute cela doit-il aller de pair avec la fonction.

L’empereur sait que les humiliations répétées envers les sénateurs provoquera son assassinat. Qu’importe les lubies blasphématoires et les sentences de mort pour les « petits poissons », dès lors qu’il déstabilise les nantis hypocrites, ses jours sont comptés. C’est à se demander même s’il n’essaie pas de précipiter la chute. Après tout, il est condamné d’avance. « Mon héritier grandira et me tuera« . Sa charge lui pèse t’elle ?

Caligula impose au spectateur une analyse de sa propre moralité. Si nous étions intronisé Empereur dans une Rome païenne, où l’esclavage est la chose la plus normale du monde, nous sachant entourés de comploteurs nous épiant sans relâche pour attenter à notre vie, serions-nous tellement meilleur que lui ? Narva, fidèle ami de Tibère l’a vu changer, lui dit-il. Aussi lucide que Tibère, mais homme de bien, fatigué des horreurs de son vieil ami, il anticipe déjà celles de Caligula et ne peut plus le supporter. « Ce serpent » le surnomme t’il. Le pouvoir rend fou, nous dit Brass. Et l’empereur a tous les pouvoirs. Il est le maître du monde. Gore Vidal le souligne bien dans le making-of, au fond, quelque part, nous sommes tous Caligula. Nous ne l’avouerions jamais au grand jour. Le pouvoir absolu fascine. Les tyrans sont, hélas, vite adulés par les foules. Caligula n’était-il pas bon envers son peuple ?

Dans Salo, ceux qui ont le pouvoir ont dépassé le stade de la vie et de la mort pour leurs semblables ; leurs seuls dérivatifs puissants sont les affreux sévices rythmant les heures. La souffrance d’autrui ne les concerne en rien. Ils ont tellement vu, tellement fait, que le surhumain brouille leurs sens. Seul compte le pouvoir, en user et le garder. Le film de Brass tutoie le drame shakespearien de Richard III. Nous voilà à des années-lumières du crapoteux hardcore amateur facile à shooter. En vérité, le terme shakespearien n’est pas synonyme de respectabilité. Meurtres et turpitudes jalongent les pièces du grand homme…

À la limite, Caligula est presque humain comparé à Tibère. Sublime prestation de O’Toole qui arrive à rendre malade le spectateur avec son rôle. Tibère est aussi délabré physiquement que moralement. Affichant un rictus sauvage, un visage ravagé par on ne sait quelle maladie vénérienne, le tout surmontant sur un corps malingre. Cela n’est rien par rapport à son âme. Difficile de faire plus vil et corrompu que Tibère, ayant commandité des assassinats à tour de bras durant son règne, exécutant toujours des innocents sur le déclin de sa vie, à soixante-dix-sept ans, sans aucun remords. C’est un chacal vociférant par caprice sur ses suivants, haineux envers son peuple (« des porcs« ), son regard scrutant les autres avec une méchanceté rare. Une momie s’accrochant à son empire.

Mors Ultima Ratio

Tous ces gardes-statues présents aux coins des décors écoutent sans réagir les élucubrations de Caligula. Sans doute est-ce leur consigne. Il seront aussi impassibles et complices quand les coups d’épée lui seront porté. Sa suite et sa famille exterminée elle aussi jusqu’au dernier né. Symboliquement, les gardes transperceront le despote à terre après sa mort.

En toute logique, Caligula meurt comme il a vécu. Violemment. En d’autres termes, selon la Bible, « Qui vit par l’épée, périra par l’épée ». Heu…un film chrétien, vous croyez ?

Notes :

(1) : Dire que les esprits chauffent à blanc, c’est un euphémisme. Les rumeurs cumulent la zoophilie, les sacrifices d’animaux et des actes pédophiles. Le pandémonium. Tout faux ! Comme de quoi, messieurs les censeurs, les films les plus innommables sont dans l’imagination populaire.

(2) Tinto Brass est une sacrée personnalité. Caligula n’est pas un cas isolé pour ce vénitien au sang chaud qui aura eu maille à partir avec la censure durant toute sa carrière. Chez lui, l’érotisme est doublé d’un avis très politique. La Clé (1983) oppose un couple « libéré » à la montée du fascisme de Mussolini.

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3 commentaires sur “Caligula

  • rico

    J’adore ce film. Un mélange contre-nature de stars, de paillettes et de cochonneries. Un fantasme de cinéphile (bis) à l’état pur.

  • Viktor Alexis

    LE film test. Montrez ce film à vos conquêtes, vous verrez tout de suite qui elles sont.