Vanishing Point (Point Limite Zéro)

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Dans l’histoire de l’Amérique originelle, tout long déplacement individuel s’accomplissait sur un cheval. Dans ce pays vaste, les débuts étaient placés sous le signe de l’esprit pionnier, l’espace droit devant était à conquérir, de l’est à l’ouest, jusqu’aux limites océanes, jusqu’à ce que la jonction du chemin de fer soit faite sur les grands axes. Dès la fin de cette exploration, tout était à ranger. Tout serait alors cartographié, défini. Une fois cette terre dominée, plus de grande aventure possible, juste des voyages, juste du transport, des allers-retours d’une ville à une autre séparées par de grands vides.

Vanishing Point attaque son sujet à bras-le-corps. Les trente premières minutes tétanisent dans le sens où elles pourraient être en doublage russe que l’on comprendrait l’essentiel. Chaque plan implique mouvement. Un homme seul dans une Dodge Challenger s’élance dans une fuite en avant, mais on ne le laissera pas faire. Parce qu’il n’en a tout simplement pas le droit. Seuls deux échanges furtifs font passer des informations textuelles précieuses : malgré les efforts de deux amis, Kowalski ne se fige jamais, ne s’installera nulle part, et se précipite comme un boulet de canon. Ce n’est pas juste un professionnel mais une boule de flipper susceptible de tomber dans le gouffre si elle faiblit dans sa projection. Vient le pari, lancé à la volée, d’un record personnel. Tout part d’un simple échange, on est loin des tartines explicatives actuelles. Un pari absurde, d’un étrange panache. Mais qu’importe, comme le dirait le Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand : « C’est encore plus beau quand c’est inutile ».

Les agents de police resteront étonnés par cette course éperdue, qui n’a pas de sens parce qu’il avait tout le temps devant lui pour se rendre de Denver jusqu’à Frisco. Pas de sens pour eux, mais toutes les raisons du monde pour lui, Kowalski. Par l’apport des flash-back dans ce flash-back qu’est le film dans son ensemble, la vérité se fait jour sur ce chien fou, sur son caractère, sur sa volonté. Kowalski n’a rien qui le retienne dans ce monde. Qu’a-t-il à attendre, ce vétéran du Vietnam, privé de la femme qu’il aimait noyée dans un accident de surf, cet ex-flic trop honnête qu’on a conduit à la porte, ce pilote casse-cou ? Tout est dit. Kowalski n’en a plus rien à foutre. Il n’est pas là pour mettre le souk. Il n’es pas là pour changer le monde. Il fait ce qu’il doit faire : il trace sa route. Quand le circuit routinier tourne comme une horloge, est fou celui qui marche en dehors des clous. Les policiers n’ont pas d’éléments à charge, mais il ne faut pas qu’un homme fonce comme un dératé, sinon la machine risque de s’enrayer et voir chaque citoyen faire de même, c’est une question de principe. Le Far-West se doit de rester une image souvenir.

C’est en 1971 que cette œuvre libre dans le fond et dans la forme, non étiquettable, fut shootée en tournage-commando par Richard Sarafian en seulement vingt-huit jours. Les hippies ne sont qu’une triste utopie mourante, des Hells Angels poignardent au concert d’Altamont quand les Rolling Stones jouent, Hunter S. Thompson écrit Las Vegas Parano. This is the End, my only friend, the End. Kowalski est le Dean Moriarty de Sur la Route de Jack Kerouac dans sa forme extrême. Le film s’inscrit donc comme un chainon manquant entre le courant beatnik et ce qu’on désignera bientôt l’attitude punk. Le Mad Max de Georges Miller qui pioche des éléments de Vanishing Point n’était-il pas appelé un film punk ? Pas de raison, pas de regret, juste ne pas rester en place jusqu’au Point Limite Zéro.

Iggy épaulé par ses Stooges avait chanté : « Well it’s 1969 OK, all across the USA ; It’s another year for me and you ; Another year with nothing to do ». Kowalski ne recherche pas autre chose que la défonce à la vitesse, aidé par la Benzédrine. L’Amérique, c’est bien de cela dont parle ce road-movie. Il fait des rencontres fugaces, amicales ou angoissantes, mais seulement par hasard ou par nécessité. Il devient mythe par la force spirituelle d’un Disc-Jockey transporté par l’odyssée du « dernier homme libre qui existe ». Ce porte-parole de l’aventure semble doué d’un lien télépathique avec ce héros qui traverse l’Amérique des petites gens de manière désincarnée, comme un miroir qui reflète, mais ne s’attache à rien d’autre que son but. Il refuse même les avances d’une femme nue alors qu’il sait que le glas sonne pour lui, pressé d’appuyer de nouveau sur l’accélérateur pour se projeter dans un fracas sur le mot fin.

> À lire également, Vanishing Point par Manu.

6 commentaires sur “Vanishing Point (Point Limite Zéro)”
  1. Très bon article, félicitations. La musique du film me saoule un peu, mais à part ça j’ai été scotché.

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