Art School Confidential, de Terry Zwigoff

Daniel Clowes est, depuis quinze ans, un des artistes les plus chic de la bédé sérieuse américaine. Auteur de Ghost World dans les années 90, puis de David Boring et de Comme un gant de velours pris dans la fonte, il est toujours au top du talent, avec par exemple la traduction chez Cornelius de son génial Le rayon de la mort, tiré du fanzine « Eightball ». Un dessin froid, un humour « entre cynisme, sarcasme et tendresse » (lui-même dixit), et une capacité à rendre l’humanité dans son détail sans mièvrerie, en font un artiste de grande tenue. Si vous coloriez ça d’une intelligence fine et d’une conscience aiguë de sa singularité, vous obtenez un portrait impressionniste mais assez complet du personnage et de son œuvre. En bref, pour ceux qui ne connaissent pas son travail, vous avez de belles découvertes devant vous.

Ghost World le film, déjà réalisé par Terry Zwigoff, était une bien bonne surprise. Adapté du comic éponyme, il racontait les dernièrs mois d’amitié fusionnelle entre deux adolescentes, sur le point d’être séparées par la fin du lycée et leur entrée à la fac. La tonalité du long-métrage était moins sèche que celle de la bédé, le passage sur pellicule avait un peu atténué l’âpreté des portraits et teinté d’onirisme les interminables banlieues clowsiennes… Art School Confidential s’inspire cette fois d’une brève courte, conçue par l’artiste pour « boucher les trous dans [son] fanzine » (sic again), prenant pour sujet ses années passées dans une école d’art. Croquage de portraits-types, mise en évidence des tics, description des fonctionnements absurdes – et pas de narration, a priori, dans le matériau d’origine. Ca ne l’a pas empêché d’un tirer un script de long-métrage, pour le troisième film de son pote Zwigoff (entre-temps ce dernier avait tourné la pochade festive Bad Santa, iconoclaste & pas inoubliable).

Le pitch, enfin : Jérôme est un geek du dessin, persuadé d’être un futur grand artiste. Il débarque à l’université dans l’espoir de perdre sa virginité, tombe amoureux de la modèle de son cours de nu académique. En même temps, il fréquente des artistes échoués, des galiéristes véreux, des stylistes gays. Mais un étrangleur règne sur le campus. Tin tin tin.

Sans y aller par quatre chemin, le film est très décevant. Et si j’aurais bien aimé jeter la seule pierre au réalisateur, histoire de garder intacte le grand bédéaste qu’est Clowes, j’ai bien peur que les responsabilités soient partagées.
Ce qui fait l’essence de l’art clowsien est ce que le film a de meilleur, de plus drôle, de mieux vu. Les portraits vite-fait des types d’élève. Les montages rapides des foirades sentimentales. Les manigances des professeurs. Les expériences artistiques absurdes. En comptant large, mettons dix pour cent film.
Le reste, par contre, c’est à dire tout ce qui prétend faire avancer une quelconque intrigue, est d’un carton si imbibé qu’il menace de partir en sucette à chaque scène. La romance est affreuse de caricature et de vacuité. Le récit policier, qui aurait pu être poilant parodique, est plombé par une gestion du suspense embarrassante. Et le récit d’apprentissage est d’un premier degré si navrant qu’on rit, une heure durant, en imaginant que ça ne peut qu’être une caricature. Un film sans os, au final, qui laisse entrevoir, par tranches de quelques secondes, à quel point il aurait été drôle s’il avait été fait par les frères Coen.
Pire encore – comme si ça ne suffisait pas – le petit côté artsy-fartsy de Clowes, qui est la seule chose que je puisse trouver, au bout du compte, à reprocher à certaines de ses bédés (son côté ‘je suis en train de plier une oeuvre géniale, je le sais, je vous montre que je le sais’) suinte ici et là. On reconnaît qu’il se voit en Jérôme. Et, devant la nullité de son personnage principal, on frémit. Pour le coup, il ne se rend pas service.
On comprend au final pourquoi, malgré un casting plutôt slurp (Malkovitch en minimaliste abstrait, Buscemi en patron de bar prescripteur…), ce film est sorti direct en vidéo et dans une indifférence assez méritée.

Rattrapez donc Ghost World (film & bédé) si ça n’est déjà fait, et penchez-vous sur le reste des travaux graphiques de Clowes, presque tous chez Cornelius. Ce garçon peut rater tous les scripts qu’il veut, Comme un gant de velours… restera un chef d’œuvre lynchéen sans égal, et David Boring la meilleure histoire de fin du monde depuis le bug de l’an 2000, au moins.

« Art School Confidential » est un bildungsroman romantique noir comédie de mœurs policière dans une faculté d’art nouillorquaise, datée de 2005. Réalisé par Terry Zwigoff, avec Max Minghella, Sophie Myles, Ethan Suplee et d’autres gens. Un dévédé Columbia Sony Pictures, avec des boni, des langues, des sous-titres.

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