Septième Lune, d’Eduardo Sanchez (+ entretien avec Eduardo Sanchez)

Retour en ’99

En 1999, Eduardo Sanchez et son acolyte Daniel Myrick ont organisés Le Projet Blair Witch, petit film d’angoisse filmé comme un documentaire par ses trois acteurs principaux. Projet un peu bizarre pour lequel les acteurs ont dû vraiment passer plusieurs jours et nuits dans une forêt du Maryland avec seulement quelques consignes à suivre et 35 pages consacrées au mythe qui intéresse leur soi-disant documentaire. La fatigue, la faim, le stress et même la peur étaient bien au rendez-vous. En effet, Sanchez et Myrick ont choisis de ne pas prévenir les acteurs de ce qui allait leur arriver : le bébé qui pleure en pleine nuit suivi des secousses de la tente, la disparition de Josh, la fameuse maison de la séquence finale et bien d’autres éléments ont été de véritables surprises pour les trois acteurs. Sorte de séjour dans un train fantôme plus ou moins improvisé et épuisant avec lequel les réalisateurs profitent pour donner leur définition de la peur : pas de monstre, presque pas de sang et surtout une spontanéité que seule la caméra à l’épaule peut créer, ou encore mieux, la caméra subjective. Grâce à internet et au bouche à oreille, Le Projet Blair Witch a connu succès international qui lui vaudra d’être reconnu comme étant l’un des films les plus rentables de l’histoire du cinéma… mais aussi l’un des plus agaçants pour un grand nombre de spectateurs.

En effet, même si le film inspire beaucoup d’audace pour une grande partie du public, il inspire un véritable sujet de dispute auprès de plusieurs cinéphiles qui se posent éternellement la question du « qu’est-ce que le cinéma ? » (qu’est-ce que le sexe ?) Certains qualifient le film de vulgaire blague ennuyeuse et illisible durant lequel il ne se passe absolument rien. On ne rencontre pas la sorcière de Blair, ni de créatures étranges, on entend seulement quelques bruits inquiétants et on assiste à la querelle interminable entre les trois personnages principaux, autre élément qui divise le public (remarquez, on m’aurait embarqué dans un projet en me faisant croire que tout ira bien pour finalement me paumer dans une forêt connue pour être hantée, j’aurai grave les boules). Ceux qui n’ont pas aimé Le Projet Blair Witch se moquent souvent des fans en leur faisant remarquer qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur devant ce film. Seulement, cette conclusion hâtive et un peu conne balaie soigneusement la possibilité que la peur n’a pas du tout la même définition pour tout le monde. L’idée d’être perdu en forêt ne semble pas inquiéter la plupart des gens, et c’est là que le film a prit un gros risque : aborder une perception très (peut-être trop) personnelle de la peur dont toute les bases du mythe abordé remontent à un très étrange film de 1922 réalisé par Benjamin Christensen, Häxan : Witchcraft Through the Ages (dont le titre a été emprunter pour la boîte de prod de Sanchez et Myrick, Häxan Films).

Sur le moment, le fait de suggérer les événements plutôt que de les montrer a un impact intéressant puisqu’il fait appel à l’imagination de son spectateur et lui donne d’office un rôle important durant tout le long-métrage. Mais au final, ce qu’on retient essentiellement du film est ce déchirement total, cette angoisse et déstabilisation progressive qui nait chez les trois protagonistes. La nature et l’impossibilité de contrôler les événements ont le don de faire émerger une certaine folie qu’avait déjà approché Werner Herzog dans Aguirre, la colère de Dieu en 1972. Les trois personnages du Projet Blair Witch ne sont pas forcément appréciables, ce qui constitue un défaut pour certains, alors que c’est ce qui rend le film plus intéressant parce que, encore une fois, il nous empêche de nous mettre dans une position confortable. Pour ce qui est de l’aspect esthétique, soyons lucide, il n’existe pas dans Le Projet Blair Witch et ne peut exister s’il tient à respecter au pied de la lettre l’idée de spontanéité. Le film de Sanchez et Myrick n’a rien à voir avec le pourtant très bon Rec ou le récent et nullissime The Last Exorcism parce qu’il est bien le seul film de ce style, à ce jour, à avoir assumé tous les risques de la caméra subjective jusqu’au bout.

10 ans plus tard, la Septième Lune…

Un peu dépassés par les événements et presque oubliés, Eduardo Sanchez et Daniel Myrick n’ont encore rien sorti de neuf en salles à ce jour. Leur boîte a produit la sympathique mais inachevée série Freakylinks et Myrick réalise de son côté quelques DTV comme Solstice, Believers et The Objective (ces deux derniers sont toujours inédits en France). Sanchez a prit un peu plus son temps et réalise Altered en 2006, huis-clos autour de cinq personnages et un extraterrestre… Pas convaincant, le film finit par ennuyer et n’exploite que trop peu son potentiel horrifique et fantastique sans pour autant être honteux. D’abord prévu en salles aux Etats-Unis, les producteurs, déçus de comprendre qu’il s’agit d’un film complètement différent du Projet Blair Witch, ne savent comment vendre le « produit » et le film finira par sortir directement en dvd au grand regret de son réalisateur.

Son film suivant, qui vient de sortir en dvd en France chez Opening, Septième Lune est à la fois proche et différent du Projet Blair Witch. Proche parce qu’il continue à jouer avec les sons étranges, le hors-champs et la désorientation de ses personnages. Différent parce qu’il est vraiment mis en scène, utilise de la musique, des acteurs professionnels et dévoile les monstres.

Pour résumer, le film suit un jeune couple profitant de leur lune de miel en Chine. Le couple apprend qu’il existe une légende locale disant qu’au cours de la Septième Lune, les morts viennent se mêler aux vivants. Conduits par un guide qui inspire la sympathie, le couple se retrouve vite égaré au milieu de nulle part en pleine nuit, celle de la Septième Lune…

Encore plus instable que Le Projet Blair Witch (la caméra est sans cesse en mouvement, le seul plan fixe est celui qui ouvre le film et dure environ 20 secondes), Septième Lune a de quoi susciter l’inquiétude au premier abord. Mais il parvient à exploiter avec beaucoup d’efficacité toute son intensité grâce à une réalisation précise malgré une fragilité indiscutable et une bande originale excellente à mille lieux de ce qui est habituellement balancé dans nos oreilles – aucun jumpscares inutiles, la musique d’Antonio Cora et Kent Sparling reste calme, subtile et même planante et installe le spectateur dans une atmosphère inquiétante jusqu’au dernier plan du film.

Restant modeste dans sa démarche, Eduardo Sanchez prend néanmoins soin de livrer un film d’horreur différent (que ce soit du Projet Blair Witch ou de la majorité des productions actuelles) qui secoue sans cesse son spectateur sans jamais lui lâcher les tripes et porte un regard presque attachant sur la tension présente au sein de ce couple complètement dépassé par les événements. Durant seulement 1h20, le film souffre tout de même de quelques longueurs.

Ces défauts ne détruisent aucunement le résultat final qui mérite une attention particulière non seulement pour la curiosité de voir une nouvelle production de l’équipe du Projet Blair Witch, mais aussi pour la simple raison qu’il s’agit d’une œuvre oppressante, flippante et sincère à visionner dans le noir et, de préférence, seul avec le volume à fond.

Malheureusement, le dvd édité par Opening n’offre d’autre bonus que la bande annonce, alors qu’un making of n’aurait pas été inintéressant…

Entretien avec Eduardo Sanchez

Comment le projet de Septième Lune est-il né ?

J’avais dans l’idée de faire un film avec un budget microscopique qui se déroulerait en une nuit et que je pourrais tourner près de chez moi. Mais je ne trouvais pas de monstre ou de méchant que j’aimais vraiment, ici aux Etats-Unis. C’aurait été des zombies et un fou échappé d’un asile psychiatrique, ce qui ne m’enchantait guère. Ensuite j’ai discuté avec la co-productrice Ann Lu à propos d’un film d’horreur à tourner en Chine et l’idée a germé. La Chine étant mystérieuse, un projet de ce genre pourrait très bien fonctionner. J’ai commencé à me renseigner sur les mythes et légendes de la Chine et j’ai trouvé la « fête du fantôme affamé ». Le reste de l’histoire s’est tout naturellement mis en place.


Peux-tu nous parler du casting ?

J’ai toujours voulu travailler avec Amy Smart. Je trouve que c’est une actrice intéressante et nous avions déjà essayé de travailler avec elle sur Altered mais ça n’a pas marché. Elle était donc en n°1 de notre liste pour Septième Lune et par chance elle a aimé le scénario que nous avions écrit. Nous avons découvert Tim grâce à un casting. C’est un acteur fantastique et c’était génial de travailler avec lui. Ce fut une très bonne expérience de travailler avec ces deux personnes dans les rôles principaux.

Tu portes une attention particulières aux mythes et légendes (comme les sorcières, les aliens ou les fantômes), pourquoi ?

Je pense que c’est la base pour la vraisemblance. Cela donne à l’horreur un fondement, quelque chose d’inscrit dans l’Histoire. Cela donne aussi de la crédibilité car ce sont des événements qui se sont déroulés avant et qui peuvent très bien avoir lieu encore aujourd’hui. Enfin, je trouve que ça rend les méchants plus intéressants.

Septième Lune aborde la peur un peu de la même manière que Le Projet Blair Witch : il joue avec l’obscurité, parfois avec le hors-champs et surtout avec les sons étranges, comme si tu cherchais à retourner aux origines du film d’horreur… Qu’est-ce qui te plait dans cette idée ?

Il doit y avoir un équilibre entre ce que l’on montre et ce que l’on suggère. On doit donner au public assez d’informations pour remplir les blancs mais on ne doit pas tout expliquer.  C’est l’incertitude qui créé la peur. On entend un bruit, on en voit la conséquence et au public de comprendre ce qui s’est passé. C’est très efficace.

Où le tournage avait-il lieu ? S’est-il bien passé ou y avait-il certaines difficultés ?

Nous avons tourné à Hong-Kong et c’était une bonne expérience culturelle et professionnelle. L’équipe s’est vraiment donnée à fond. Bien sûr, tout n’était pas rose non plus. Nous tournions toujours de nuit et c’est devenu fatigant au bout d’un moment. J’étais plutôt déprimé et j’ai eu des nuits très agitées au milieu de nulle part en Chine.

La camera est constamment en mouvement, qu’est-ce t’attire dans ce procédé ?

Je voulais garder une énergie constante. Je ne voulais pas que le public puisse s’échapper du cauchemar que j’étais en train de créer.  J’adore l’aspect claustrophobe de ce type de mise en scène.

La musique est très intéressante : la plupart du temps, elle fait planer plus qu’elle n’effraie, comment et pourquoi as-tu fait ce choix ?

Je ne voulais pas une musique de film classique. J’avais envie de quelque chose qui sonne comme un cauchemar, qui puisse accompagner les gens dans le film. De la musique de fond plutôt qu’une musique qui mène l’action. Tony et Kent ont fait un travail remarquable; j’adore ce qu’ils ont composé. (En voici quelques extraits sur Amazon, ndlr)


Comment le film a-t-il été reçu ?

Les réactions étaient globalement bonnes. Mais nous n’avons pas non plus eu droit à une sortie en salles aux Etats-Unis.


D’après le site d’Häxan Films, le fait que ton précédent film, Altered, soit directement sorti en dvd t’a beaucoup touché… Est-ce que Septième Lune a souffert des mêmes problèmes ?

Le marché a beaucoup changé durant la production de Septième Lune et une fois que l’on n’atteint pas les salles de cinéma, il reste seulement le dvd, ce qui est arrivé au film. J’ai donc beaucoup souffert avec Septième Lune. Comme tous les réalisateurs, je souhaite que mes films soient aimés par le public. Mais quand ça ne marche pas comme on veut, il faut apprendre à vivre avec.


Peux-tu nous parler de ton prochain film, The Possession ?

Nous sommes de retour au Maryland où nous avions tourné Blair Witch, espérons que cela nous donne un peu de chance sur ce nouveau film. C’est un scénario très intéressant et la production a été bouclée plutôt rapidement. C’est un thriller horrifique qui parle d’une femme pensant être hantée par l’esprit de son père décédé. Ce sera effrayant et très brutal.


Qu’en est-il de Blair Witch 3..?

Je ne peux rien dire excepté qu’on n’a jamais été aussi proche du but !

Pour avoir plus d’informations sur Septième Lune : http://www.haxan.com/seventhmoon/dvdexclusive/

Häxan Films : http://www.haxan.com/

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