Incitatus de Viktor Alexis

Après de longs mois de post-production, sonore notamment, Incitatus le nouveau court-métrage de Viktor Alexis, est enfin visible par quelques privilégiés. Il sera également projeté au cinéma Le Dietrich à Poitiers, le vendredi 7 janvier 2011 à 19h30.

Le film débute par quelques cartons expliquant les règles de l’univers fantastique dans lequel se déroule le drame. On nous parle de la monarchie de Nalgam, de Leonus et Weltus, deux guerriers qui réclament le droit de succéder au roi défunt. Les deux combattants vont donc se mettre sévèrement sur la gueule mais l’apparition d’une nymphe va changer la donne.

Passons sur les dialogues inexistants (le film est muet) et sur l’histoire assez obscure. Comment comprendre par exemple cette apparition d’un scaphandrier géant, rappelant les Kaiju Eiga (film de monstres japonais) ou ce cri de monstre que nous ne verrons jamais ? Tentons d’oublier la logique, car le cinéma de Viktor Alexis est avant tout une question de sensations visuelles et sonores. Et là bien entendu, le dépaysement est réussi.

Le point fort du film est sans nul doute ses costumes baroques, véritables patchworks low-tech digérant plusieurs influences : industriel, médiéval, avec des morceaux de Tetsuo et de Mad Max. Chacune des pièces constitue une véritable petite œuvre d’art originale. Pour l’ambiance, les images ont été converties dans un joli sépia avec quelques discrets effets de pellicule vieillissante. Comme on pouvait s’y attendre, le « sound design » est particulièrement soigné, tant dans les moments calmes (vent et oiseaux dans les arbres) que dans les combats, qui font la part belle aux percussions métalliques et aux cris bestiaux. La musique de Moussorgsky renforce l’aspect épique du récit. Peut-être un peu trop, car une telle richesse sonore finit par écraser les images finalement basiques de deux guerriers en armure se donnant des coups de barre de fer. L’utilisation de la fameuse « shaky cam » distrait aussi l’œil et finit par lasser. Le combat final est sans doute volontairement exagéré mais le son boursouflé, associé aux images tremblantes, rendent la chose pénible sur de trop longues minutes. Au milieu de cette orgie bruyante de violence, le plan d’un insecte se frayant un passage dans les feuilles, offre quelques secondes de précieux repos. Mais le plus gênant est que le sort des deux combattants nous indiffère car nous ne les connaissons pas, après tout. Il manque une âme à ces deux armures, malgré leur beauté plastique. On ne verra d’ailleurs le visage du deuxième combattant qu’à la toute fin, ce qui permet de l’humaniser un tant soi peu, mais trop tard.

Comme d’habitude, on retrouve les thèmes chers à l’auteur. La forêt versus la ville. La barbarie versus la beauté. Et à propos de beauté, on ne pourra que reconnaître l’audace de la fidèle muse Audrey, dans le rôle de la nymphe Flora, qui nous dévoile ici ses charmes lors d’un candide striptease forestier. Tout un programme. Parlons quand même des hommes en attribuant une mention spéciale à Jean David Izambard pour sa barbe, qui évoque toute proportion gardée, la fameuse pilosité spartiate de Gerard Butler.

Incitatus est sans doute le film le plus abouti de Viktor Alexis en terme de mise en scène. Le cadrage, les mises au point, les éclairages en font un film séduisant d’un point de vue esthétique. Il reste donc un problème de scénario, confus et sans véritable enjeu dramatique, partiellement sublimé par les somptueuses images.

12 commentaires sur “Incitatus de Viktor Alexis”
  1. La naissance de la jalousie (source du combat) entre les deux guerriers ne t’a pas parlé ? Le « véritable enjeu dramatique » est peut-être celui-ci ? Les éléments mystérieux du film (le géant, le monstre invisible…) ne sont que des fantaisies pour montrer que deux mondes se rencontrent, celui des guerriers qui arrêtent des trains, des géants, des monstres, etc, et celui que nous connaissons, le notre, un peu plus plat, un peu plus dominé par les règles.
    Merci pour l’article et tous ces compliments ! ça donne envie de poursuivre la construction d’armures…… d’ailleurs en janvier je tourne un nouveau court avec Muta, mais en taille humaine. 🙂 Le costume doit être modifié car trop lourd.

  2. La jalousie effectivement. Mais sauf erreur de ma part, c’est juste « écrit » au début. Le spectateur n’a pas d’empathie pour l’un ou l’autre. C’est un combat mais qu’est-ce qui fait que je préfère l’un ou l’autre ou qu’est-ce qui fait que l’issue va être intéressante ?

    Pour les éléments mystérieux j’avais bien compris. Mais bon, le Muta géant apparaît puis disparaît sans raison et n’intervient pas dans l’histoire. Donc on ne comprend pas bien ce qu’il fait là. Si c’est juste pour présenter l’univers, il faut le préciser quelque part. Par exemple à la manière des stock shots accompagnés de la voix off au début de Mad Max 2, pour prendre une de tes références 🙂

  3. Il y a bien une scène centrale qui construit la jalousie, à la rivière. Weltus est derrière des branchages et observe le face à face entre Leonus et Flora. La musique est là pour renforcer le ressenti de Weltus, qui ne tarde pas à quitter les lieux car ce qu’il voit le frustre. La jalousie est à peine évoquée dans le texte en fait, elle fait pleinement partie du film. C’est même comme je le dis la scène centrale. Si elle ne t’a pas parlé j’y peux rien, le film ne peut pas satisfaire pleinement tout le monde. Mais il faut pas dire « Le spectateur n’a pas d’empathie pour l’un ou l’autre ». Toi tu n’en as pas, mais d’autres ressentent des choses.
    L’issue du combat… tu penses qu’elle n’est pas intéressante ? Les deux guerriers ne se battent plus pour la gloire, mais pour le coeur de la nymphe. Au final Weltus verse sa petite larme devant son dieu, parce qu’il est amoureux. Peut-être que le film est trop court pour développer tout cela, mais c’était mon intention.
    Préciser les choses pour Muta… En laissant le mystère planer c’est l’occasion de ne pas prendre le spectateur par la main, de lui donner un peu de « ??? » à ruminer. En revanche le faire réapparaitre dans l’histoire était une bonne idée de départ, mais je l’ai abandonné. Je me suis dit que savoir que j’allais entendre toujours la même question allait m’intéresser. La question « à quoi sert le géant ? ». Tout le monde pose la question, et c’était plus ou moins voulu. C’est intéressant car ça souligne à quel point le spectateur a besoin d’infos concrètes pour ne pas se perdre. ça n’excuse rien, d’ailleurs ça veut peut-être dire que Muta est inutil au récit, mais je pense qu’il a son utilité. Il arrive dans notre monde « normal », il provoque le chaos, il bouffe les gens… il « vire » la populasse ennuyeuse et laisse place à ses collègues Leonus/Weltus/Flora qui sont les personnages principaux.
    On peut aussi se demander pourquoi il y a un crâne dans la main de Leonus au début… il offre des flashs à Leonus pour lui montrer son futur combat. le scénario dit les choses comme ça. mais on peut penser autre chose, je vois bien que les gens imaginent des choses différentes, et cest plutôt cool.
    Ma volonté n’est pas de justifier à tout prix mes choix, je voulais juste préciser certaines choses par rapport aux intentions et au contenu. Je suis vraiment content de recevoir des compliments comme dans cet article, ça signifie que travailler pendant deux ans avec sa passion et ses gouts (et ses doutes) peut servir à quelque chose. Comme il est très compliqué de commercialiser des objets comme celui-ci, il est d’autant plus important de pouvoir lire des articles, de pouvoir parler. De pouvoir montrer !!! ^^

  4. Ok pour tes intentions. Pour moi elles ne sont pas aussi claires que cela dans le film.

    J’ai eu plusieurs fois la discussion avec d’autres réalisateurs « indépendants » sur ces éléments « mystérieux ». Je conçois qu’on puisse laisser des choses inexpliquées mais cela demande un talent très particulier.

    On en parlait encore avec Léo ce week-end. Celui qui sait le mieux gérer cela est sans doute David Lynch. Beaucoup de critiques ont écrit des pages et des pages, parfois des livres entiers qui analysent ces films. Tout le monde ou presque, croit que derrière ses oeuvres, se cache une explication qui résoudrait tous les mystères. Moi-même quand je vois Mulholland Driver ou Lost Highway, j’ai envie de démonter les rouages, de trouver des interprétations aux images, si bien qu’à la fin j’aurai l’impression d’avoir compris l’énigme complexe que Lynch a concocté.
    Mais l’hypothèse de Léo, que je commence à réjoindre, est que Lynch fait des rêves et qu’il sait les transformer en cinéma. Lynch ne serait donc qu’un petit malin, qui doit faire des rêves bien bizarres, mais contenant suffisamment de logique et de symbolisme pour se muter en film.
    Tout le talent consiste à savoir quoi montrer et quoi cacher au spectateur. Lynch sait le faire avec brio mais j’ai parfois l’impression que c’est trop facilement utilisé chez certains pour créer du mystère artificiellement.
    Je peux filmer une pomme en plan fixe pendant 15 minutes et ensuite dire : alors vous êtes passé à côté de l’intrigue, n’est-ce pas ?
    Au bout du bout, Lynch fait exactement ça mais il remplace la pomme par des nains effrayants, une boîte mystérieuse, une table en formica et des personnages schizophrènes.

  5. « Je conçois qu’on puisse laisser des choses inexpliquées mais cela demande un talent très particulier. »
    On peut pas répondre à ça si on a un minimum de modestie. Je suis obligé de m’arrêter là malheureusement.
    Mais je peux au moins dire que Lynch n’a pas pondu que des perles.
    Et l’exemple de la pomme pendant 15 min… je sais pas… c’est tellement pas moi ça…
    Bon de toute façon quand on a pondu un film pendant deux ans il faut s’attendre à être heurté par quelques commentaires un peu brutaux. Après tout on va pas demander aux gens de voir 36 fois un film. Même chose pour moi en spectateur de « Démineurs », je l’ai vu qu’une fois et je me suis arrêté sur les défauts que je lui ai trouvé. Et quand c’est comme ça on est convaincu de chez convaincu, on veut rien entendre. Paix à nos âmes figées.

  6. Je ne parlais pas directement de ton travail dans le dernier commentaire. C’était simplement pour développer un peu l’argument « je n’explique pas pour que ça reste mystérieux ». Et la pomme était un exemple caricatural qui montre simplement que l’on peut absolument tout justifier par cet artifice.

    J’ai bien compris que Muta était là pour illustrer le monde que tu as créé. Pour moi, ça ne suffit pas à justifier sa présence. Pour autant, Muta est loin d’être une pomme 🙂

    Pour Lynch, effectivement il a pas fait que des chefs d’oeuvre. Je dirais qu’il a du talent pour convertir ses rêves sous forme d’images et de sons, mais après je pense que ça ne va pas forcément plus loin que ça et qu’il est peut-être un peu surestimé.

  7. [Sur Lynch. Pardon de tartiner dans les commentaires d’Incitatus. Perso je pense pas qu’il soit surestimé, ni vraiment que ce soit un roublard. Il explore en pionnier une zone du cinéma assez laissée en friche, qui fait reposer les films sur la sensation beaucoup plus que sur l’intellect. Ce qui nous captive devant ses films les mieux réussis c’est, en fait, la course folle de notre propre cervelle, qui ne peut s’empêcher de tisser des liens entre les stimuli épars. Le cinéma de Dave est assez proche d’un certain art contemporain, tout en conservant les apparences de formes audiovisuelles classiques – fantastique en costume, film Noir hollywoodien, série télé… Il n’y a pas d’étais théoriques chez Lynch (« I find an idea, I fall in love with the idea »), seulement des fragments très minutieusement reconstruits d’une activité onirique intense. Dans plusieurs de ses films, la seule intrigue repose d’ailleurs sur une tentative de certains protagonistes de déchiffrer ces signes sans sens. Tout ça pour dire qu’une œuvre lynchéenne n’est pas, à mon sens, un récit incompréhensible parce que présénté de façon lacunaire, mais un récit offrant une infinité de voies parce que rien n’y a été pensé avant l’arrivée du spectateur.]

  8. [Et c’est très difficile, de ne pas penser. C’est même presque impossible. Il faut avoir au moins passé les vingt-cinq dernière années dans à pratiquer la méditation transcendantale !]

  9. J’ai dit roublard ou un truc du style parce que j’ai toujours cru qu’il y avait une mécanique complexe et un sens à toutes ses intrigues. Mais qu’il avait juste enlevé quelques « clés » pour qu’on ne puisse pas saisir l’intégralité de la chose.
    D’ailleurs pour Mulholland Drive, il avait jeté en pâture à ses fans un certain nombre de clés censées aider à décrypter le film.

  10. Quand on commente son propre film on est pas totalement spectateur, vous l’imaginez bien… il y a des mots qui passent plus ou moins bien… c’est pourquoi en général je fais l’effort de ne pas « me défendre », parce que c’est toujours source de torture viscérale… ^^
    Mais je préciserai tout de même que l’apparition de Muta dans « Incitatus » n’est pas très importante finalement. Elle ne vaut pas plus que le cri du monstre dans la forêt, en termes de sens. Le plus important pour moi était de me concentrer sur la rencontre entre Flora et les deux guerriers, la manière dont ceux-ci sont attirés par la belle, le choix de celle-ci lorsqu’elle marche à reculons vers Leonus… Et là la jalousie opère pour déclencher le combat, dont le style est complètement assumé bien sûr. D’ailleurs j’en profite pour préciser aussi que ces images de combat ne sont pas banales, quand même. Il y a une recherche de plans assez appuyée (1500 plans de recherche environ), une diversité des angles et des mouvements, etc. Après on est pas obligé d’aimer, bien sûr. Je ne force jamais personne à aimer mes trips.
    Et j’en profite pour redire, quitte à me répéter, que je suis très flatté par tous les compliments. ^^
    Concernant Lynch, moi finalement mon film préféré de lui c’est peut-être « The Straight Story » avec le vieux qui parcourt les Etats avec son tracteur-tondeuse… c’est donc pas son film le plus mystérieux. Mais ça veut pas dire que je le trouve pas bon dans le mystère. « Lost Highway » par exemple c’est quand même un sommet. « Mulholland Drive » me passionne moins, mais il y a 1 scène que je trouve très très poignante… la réunion entre le réalisateur et les financiers… on sent l’autobiographie à fond… j’ai presque l’impression que le film entier est un prétexte pour livrer cette scène.
    « Eraserhead » ne m’a pas fait grand chose. Son court métrage « Grandmother » est plus fort je trouve. La série « Twin Peaks » est assez passionnante… « Dune » c’est fort sympathique après tout… ^^ « Sailor et Lula » et « Blue Velvet » c’est pas trop mon truc, même s’il y a des choses qui me plaisent dedans… Le grand navet pour moi reste « Inland Empire ». Je n’ai même pas de mots là…

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