Outrage de Kitano à L’Etrange Festival

Combat sans code d’honneur

Le trublion de Getting Any est, avant tout, un bourreau de travail perpétuellement insatisfait. En conséquence, il est imprévisible. Il porte les casquettes de cinéaste (évidemment), de comique, de peintre, et dernier talent mais non le moindre, acteur pour ses films et ceux de ses pairs (Furyo, Tabou, Gonin, Battle Royale… Excusez du peu). L’insaisissable « Beat » Takeshi se fit connaitre en France par le magnifique Sonatine, mélodie mortelle en 1993. Depuis près de dix ans, le réalisateur s’est accordé une carrière iconoclaste dernièrement ponctuée par Takeshi’s, Glory to the filmaker et Achille et la tortue. Outrage marque de façon surprenante le retour aux affaires criminelles pures et dures pour Kitano. Rien d’étonnant à cela, il connait bien l’univers qu’il décrit. N’a-t-il pas faillit en faire partie, comme il le prétend ? Retour de bâton du culte d’après Sonatine, Outrage s’est fait démolir dans les grandes largeurs au 63ème Festival de Cannes. N’est-il pas vrai que rien ne brûle aussi bien que les anciennes idoles ?

En tout état de cause, l’approche se tourne plus vers la brutalité terre-à-terre de Violent Cop que vers la poésie traversée d’éclairs de violence de Sonatine. À travers l’histoire contant la lutte de deux clans dont les deux chefs ont fait serment de fraternité en prison, Kitano dresse le portrait peu reluisant des yakuzas modernes. Chez ces gens-là, on ne discute pas, on domine… Nous sommes loin ici d’une glorification quelconque. Difficile de ne pas penser au dyptique Election de Johnnie To qui participait de la même démarche. Kitano traite d’une structure aux codes en apparence logiques, mais, derrière le vernis, elle est pervertie et déshumanisée. Le monde des yakuzas post-Fukasaku est une société parallèle qui écrase ses sujets de façon implacable.

Au sein de ces « familles », les yakuzas-VRP toujours tirés à quatre épingles n’ont aucune noblesse d’âme derrière leurs costumes de marque bien repassés. Les cérémonies, les repas, les verres échangés avec poules de luxe à chaque bras, ne solidifient aucun lien entre ces meutes de loups qui coexistent. Toute discussion est un rapport de force, toute discussion est une tractation, et toute tractation est plus ou moins imposée par la force la plus extrême. Les messieurs sont en perpétuelle évaluation virile et les dames attendent, en fixant le bout de leur talons-aiguilles, que les disputes et comptes à régler se closent.

La violence verbale constante amène celle des coups. Car on tabasse beaucoup dans Outrage. Et si cela n’est pas suffisant, on découpe ou on élimine (la série d’inéluctables exécutions est bien glaçante), dans ce microcosme vicié où tout le monde s’échange des promesses qui seront rompues, où les gestes fraternels amorcent les coups bas, les coups de poings, les coups de lame, les coups de feu.

L’organisation qui se régénère par cannibalisme (une génération s’entre-dévore, la suivante prends sa relève, et ainsi de suite…), hiérarchisée à outrance, est une illustration très caustique de la libre entreprise sans complexe aucun (les comptes sont tenus par un trésorier, les hommes de main occupent des bureaux typiques d’une PME et pas un bar louche et enfumé). Les éléments frustres qui la constitue n’existent que par et pour elle, mais en douce, ils magouillent dans le sang pour leur intérêts personnels. Il y aurait de quoi y voir une critique sociale bien plus globale et pas exclusivement japonaise. Les modes opératoires et relations sont unanimement froids et techniques. Parce que le quotidien des ces êtres est absurde, vain et répétitif, le film retranscrit très bien cet aspect dans sa forme. Métro, boulot, violence, dodo… Cette similitude des situations et ce parti pris naturaliste peuvent sur la durée endormir l’intérêt du spectateur et parfois même provoquer l’ennui.

Entre tous, la figure d’Otomo, un « Yakuza sur le retour » interprété par Kitano, se démarque. Même s’il est loin d’être le gendre idéal, il représente encore une vieille garde dotée d’un relatif code de l’honneur obsolète. Quand Ikemoto, son chef, lui ordonnera un assassinat aux implications sérieuses, il refusera que ses hommes y participent et en endossera lui-même la responsabilité. Quand il se coupera un doigt, comme le veut la coutume, le bras droit du « Grand Patron » lui rétorquera que ce genre de pratique n’est plus nécessaire. Otomo n’aura aucune prise sur le destin malgré son expérience du milieu. La course à la compétition bat son plein, dominée par un Parrain aux airs de dictateur kitsch qui manipule les sous-fifres, et les bribes de morales et de règles, furent-elles celles des organisations criminelles ancestrales, sont jetées aux orties. Si tant est qu’elles existèrent un jour…

Sans être un mauvais film, Outrage a déjà été vu ailleurs et en largement plus aboutit chez son propre créateur. Il pâlit grandement, au passage, de sa comparaison à Sonatine, Hana-Bi ou Anaki, mon frère. Dans celui-ci se retrouve heureusement l’humour fort noir et décalé qui fait passer la dureté parfois radicale du métrage, mais pas la touche poétique particulière de cet cinéaste atypique. Sans doute par la volonté de Kitano de désacraliser la figure du yakuza pour de bon en le présentant dans son jour le plus crû.

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