YatterMan, de Takeshi Miike + Mirage Man, d’Ernesto Diaz Espinoza 1


« Plus tard, je veux être un super-héros ! » « Je voudrais que tu réfléchisses bien à ce que tu dis. Dis-moi, qu’est-ce qui se passe lorsque l’on devient un super-héros ? » « On arrête les méchants… On fait régner le bien. » « C’est tout ? » « » « C’est facile de parler. De dire qu’on veut faire le boulot de la police, c’est mignon, mais as-tu pensé à tous les problèmes que tu aurais ? » «  » « Les gens voudront sans cesse profiter de toi ; tu leur donnes un doigt, ils prennent ta maison. Les médias aussi profiteront de toi, ils chercheront à découvrir ton identité dans le but d’avoir le scoop de l’année et maintenir l’audimat, et un jour ils y arriveront puisque c’est la triste logique des choses, mon fils : les médias gagnent toujours, regarde, Yannick Noah vend toujours des disques. Et là, tu finiras en prison. Les politiciens s’intéresseront à toi et si  tu acceptes quoi que ce soit avec eux, ton intégrité de rebelle en prendra un coup et tu seras pris pour un clown. Tu ne pourras jamais avoir de relation amoureuse stable parce que tu devras avouer ton identité à ta compagne, tu ne peux pas toujours vivre sous un masque, c’est pas hygiénique, et comment être sûr qu’elle ne te trahira jamais ? Faudrait qu’elle soit un super-héros elle aussi. Et là, un esprit de compétition détruira votre couple. Tu auras un emploi du temps trop chargé, faut pas rêver, super-héros ça ne paye pas ; tout le monde n’a pas la chance de Bruce Wayne. Tu devras vivre cacher, faire du sport et, à la fin, tu seras mort au travail. Et pourquoi ? Pour avoir sauver une pétasse qui ne t’aurait même pas regarder dans la rue et avoir donner des vacances aux flics ? Pour être fidèle à une philosophie de vie genre « aime ton prochain » et autres conneries, ce qui n’aura plus aucun sens à la fin des temps ? La violence ça ne se nettoie pas comme une tâche de freinage sur la gueule, Monsieur Propre, elle est ancrée en chacun de nous et survivra jusqu’à la prochaine extinction. Bienvenue dans le monde des humains. » « … C’est parce que t’es devenu agent de la circulation que tu veux briser mes rêves ? » « Tu as dix-sept ans, arrête de t’imaginer sauver le monde en collants, trouve-toi une copine, un job, arrête d’espérer un sens à la vie et rentre dans le rang. » « … Je pourrais devenir auteur de comics ? Ou réalisateur de films ? » « Trouve-toi un vrai job. »

C’est le genre de conversation que l’on pourrait imaginer si le créateur de YatterMan était le rejeton du réalisateur et scénariste de Mirage Man. WE Productions propose de faire découvrir deux films dont le point commun est le thème du super-héros, mais dont les traitements demeurent complètement différents. L’un veut en mettre plein la vue, l’autre essaye de faire de son mieux avec le peu qu’il a dans la poche. L’un semble vouloir faire rêver, l’autre tente d’être un peu plus terre à terre. Les deux n’ont pas pu passer par les salles obscures françaises et sont sortis directement en DVD il y a un certain temps déjà. Ils n’ont pu être chroniqué plus tôt pour des raisons diverses. Ne vous plaignez pas, les prix des DVD en question ont sûrement baissés.

YatterMan : Ahhh, le Japon et son imagination débordante…

Habitué d’offrir des péloches hardcore comme Dead or Alive, Audition ou le délirant et ultra-violent Ichi the Killer, YatterMan représente un ovni dans la carrière du réalisateur japonais Takeshi Miike. En adaptant un animé ayant connu un fort succès au Japon dans les années 70, Miike s’adresse ici à un public très jeune. Pas de sang, pas de coke, pas de body-art, c’est comme si David Lynch se mettait à réaliser un Disney. Changement intéressant au premier abord qui vire rapidement à la stupéfaction lors de la découverte du film… Pour résumer, le film parle d’un duo de justiciers masqués surnommés « YatterMan » qui luttent contre le crime dans la ville Tokyoko. Ils se confrontent à Doronjo et ses sbires, des professionnels de l’arnaque. Ces derniers doivent trouver les quatre pierres-crânes qui permettraient d’exaucer leurs rêves. Aidés par Shoko, les YatterMan vont tout faire pour que Doronjo n’arrive jamais à ses fins…

Réalisé comme un manga-live avec des personnages sans substance et une histoire peu intéressante, YatterMan ne cesse d’agresser l’écran avec des effets visuels dégueulasses et des passages musicaux irritants au possible. Les acteurs ne cessent de gesticuler comme s’ils avaient un piège à souris dans le slibard, agaçants à souhait, à la limite du supportable, dont Kyôko Fukada remarquée notamment dans le soporifique Kamikaze Girls. L’humour, de bon enfant castré, est d’une niaiserie consternante, à se demander si Takeshi Miike ne cherchait pas à réaliser le film de super-héros le plus abrutissant qui soit pour se foutre de la gueule de son public et violer les esprits des mômes (provocation qui serait amusante, mais un peu vaine). Regarder YatterMan c’est comme regarder un épisode des Pokémon : on sent qu’il y a un esprit malfaisant derrière tout ça qui cherche à nous rendre encore plus con qu’on ne l’est déjà. Et la stupéfaction a lieue lorsqu’on se rend enfin compte que cet esprit malfaisant n’est autre que le réalisateur d’Ichi the Killer. Tordu, son cinéma l’est, mais l’expérience YatterMan dépasse toutes les craintes sous un look inattendu.

Au terme de cet attentat filmique, le fantasme de subir les tortures dont Takeshi Miike nous avait habitué dans ses films apparaît soudainement. Takeshi, gicle-nous du lait maternel sur la tronche si tu veux, mais laisse les enfants tranquille !

Mirage Man : Na’vi Style VS Cholo Style.

Mirage Man, coproduction américaine-chilienne, raconte l’histoire d’un videur de boîte de nuit, Marco, qui après avoir été témoin de l’assassinat de ses parents et du viol de son petit frère décide de ne vivre que pour fortifier son corps et apprendre les arts martiaux. Un soir, il tombe par hasard sur un cambrioleur en plein action. Il l’assomme, vole sa cagoule, rentre dans la baraque visée et s’occupe des complices sous les yeux des victimes qu’il parvient à sauver. Parmi elles, une jeune et belle journaliste de télévision qui parlera de lui comme un héros. Pour Marco, c’est une révélation : il se choisit alors un déguisement et décide de devenir un « vrai » super-héros.

Le synopsis peut faire écho au chouette Kick-Ass de Matthew Vaughn, mais le traitement du sujet se trouve être très différent. Si Kick-Ass a un défaut que Mirage Man n’a pas, il s’agit de la voix off. Le protagoniste du film de Vaughn ne fait que répéter ce qui est déjà raconté en image, tandis que le réalisateur de Mirage Man est totalement étranger à ce concept. Espinoza choisit de garder une certaine distance avec Marco et ne prend pas le risque de nous imposer une interprétation. Marco n’est pas un fan de comics qui se dit qu’il est dommage que les super-héros n’existent pas, il s’agit d’un personnage ayant subit un traumatisme qui se choisit une thérapie atypique. Mais le réalisateur ne fait pas vraiment dans la psychologie.

La réalisation de Mirage Man est un peu à l’image de son protagoniste : fauchée et parfois hésitante. Derrière la caméra, le chilien Ernesto Diaz Espinoza (qui avait déjà offert Kiltro) semble vouloir créer un pur divertissement entre potes qui rend hommage au cinéma d’action de Jean-Claude Van Damme et Bruce Lee avec des moyens très limités, ce qui se ressent énormément à l’écran. Cela dit, après une première demi-heure qui laisse perplexe, Mirage Man a de la gueule. Des combats plutôt bien chorégraphiés dont les coups et les cascades ont le mérite d’être lisibles (contrairement à un Banlieue 13 qui, malgré ses talentueux cascadeurs, est handicapé par un montage qui ne cesse de charcuter les combats) et un scénario qui tient la route malgré quelques faiblesses. Au fur et à mesure, le film d’Espinoza devient plus sanglant, prend des initiatives audacieuses au risque de se casser la gueule et ose même mettre Life on Mars? de David Bowie à fond les manettes lors d’une séquence de romance vite avortée ! La situation du personnage principal devient de plus en plus complexe : censé se libérer d’une souffrance qui le ronge, le héros se retrouve finalement encore plus à l’étroit. Les médias le prenant pour un pantin en cumulant les plans foireux pour tenter de le démasquer, Mirage Man est un personnage torturé qui tient à sauver sa peau en affrontant ses démons dans une société noyée dans l’absurde dirigée par une population étrangère à toute notion de confiance.

Mirage Man n’est pas le film le plus subtil qui soit, les ficelles sont loin d’être discrètes comme le lien entre le traumatisme de son protagoniste et sa mission la plus importante en tant que super-héros qui est de lutter contre un réseau pédophile. Mais il en résulte un film d’action sympathique au budget ridicule avec un acteur qu’on n’aimerait pas faire chier, Marko Zaror, sorte de mini-Van Damme en moins bavard surnommé au Chili The Latin Dragon dont la présence au casting d’Undisputed 3 n’étonne pas. Mirage Man ne marquera peut-être pas l’histoire du film d’action, mais se retrouve parmi les bonnes petites surprises de ces dernières années aux cotés du largement supérieur Blood and Bone avec – le futur en personne – Michael Jai White.

YatterMan : Mecha-Bellucci.

Le super-héros étant un sujet aux multiples points de vue et les deux films présentés ici étant artistiquement très différents, il est inutile de se demander quel traitement est le plus juste ou lequel est le plus généreux. Une approche comme celle de Mirage Man, ou encore Kick-Ass et Incassable livre un regard très personnel et « réaliste » sur un fantasme presque inavouable d’adulte, tandis que celle de YatterMan ou encore Batman et Spiderman a l’ambition de « réaliser » ce fantasme. La question la plus intéressante à se poser est celle de l’intérêt même du super-héros, du mysticisme qu’il exprime et de son sens profond. En cela, un film comme YatterMan est vide de toute substance, un truc soi-disant divertissant lobotomisant avec des images « spectaculaires » et un propos inexistant, ce qui en fait un film mort-né ; le spectateur est ici réduit à sa fonction la plus primaire. Moins ambitieux visuellement, un film comme Mirage Man, même s’il reste une sorte de vandammerie, (se) pose bien plus de questions sur la notion de « cinéma » et sur l’intérêt même d’une figure telle que le super-héros.

Dans les bonus, les DVD proposés par WE Productions n’ont pas de quoi satisfaire les cinévores. Le DVD offrant le plus d’extras est bien sûr celui de YatterMan avec quelques interviews, dont une avec l’acteur Shô Sakurai qui a sérieusement l’air de se demander ce qu’il fout là, des images peu intéressantes du tournage et une bande annonce promotionnelle pour le Festival de Cannes avec un Takeshi Miike plutôt drôle persuadé que son film fera de l’ombre aux grosses productions US. Le DVD de Mirage Man n’offre qu’un Making of de trois minutes, le temps de voir deux ou trois cascades filmées avec un caméscope.

Mirage Man : La France n’a rien à voir avec ce film.

A propos de Rock

même si son nom évoque la boxe ou le catch, il y a une grande sensibilité chez Rock. Enfant spirituel d’Harmony Korine, il se plait à explorer les mêmes errances que le réalisateur américain. Même si ses goûts sont larges, il s’intéresse au cinéma mal branlé, et éprouve une compassion pour les réalisateurs fauchés. Ceux qui n’ont pas le budget mais qui font leur métier en y mettant tout leur coeur. Grand mélomane (Ernest Ping, Nipple boy), il s’essaie à la réalisation de clips et de courts-métrages. Domicilé à Strasbourg


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaire sur “YatterMan, de Takeshi Miike + Mirage Man, d’Ernesto Diaz Espinoza

  • Carcharoth

    Hello ! Je n’ai vu que Yatterman et mon commentaire portera sur ce seul film, que je n’ai pas autant détesté que toi, puisqu’on y retrouve quand même l’ambiance un peu foutraque chère au réalisateur et quelques scènes sont clairement éloignées de la série originelle et laisse plus de place aux délires de Miike, comme celle de l’accouplement vaisseau chien-vaisseau femme. Mais bon pour le reste tu as assez raison, c’est un gros bonbon très sucré, indigeste et réservé à un public nippon très restreint tellement c’est kitsch et débile !