Gérardmer 2011, épisode 2

Compétition Officielle (suite)

Ne Nous Jugez Pas de Jorge Michel Grau

Le cannibalisme n’a pas toujours été  traité de la meilleure façon au cinéma, entre bisseries racoleuses aux relents d’ethnocentrisme héritées du Mondo, et simple élément de déviance d’un quelconque psychokiller cabot. C’est dire si l’approche qui en est faite dans ce film, celle du cannibalisme comme d’un fait social, intégré moins à un film de genre qu’à un drame aux tendances néo-réalistes, a de quoi intriguer. Jorge Michel Grau nous dépeint ainsi quelques jours au sein d’une famille qui, après la mort du père, peine à se réorganiser afin de trouver sa subsistance en chair humaine. Un point de vue intimiste, sans réelle scène d’horreur, et une ambiance froide, crue, glauque (au sens premier du terme).

Si il évite le misérabilisme à tout crin, le mélodrame larmoyant ou le constat alarmiste, le film ne passe malheureusement pas à côté de très grosses maladresses, appuyant un peu trop sur le côté disfonctionnel de cette famille pourtant unie, comme de la société mexicaine, elle fragmentée, divisée. Quel utilité y-a-t-il à jouer sur l’ambiguïté des relations entre les frères et la soeur? Quel utilité y-a-t-il à nous montrer que les policiers enquêtant sur nos cannibales sont tous à deux doigts de la corruption? Quel utilité y-a-t-il à inclure dans  cette consommation de chair humaine  un « rite » duquel nous ne saurons ni ne verrons jamais rien? Le film ne semble guère savoir sur quel pied danser, et il en résulte pour le spectateur un sentiment mitigé, ne sachant si on attend de lui du dégout, de la compassion pour les personnages, ou un regard plus distancié. D’autant que le manque de rythme du film pourrait très vite prêté à l’ennui.

A choisir, on aurait peut-être préféré que le film prenne une voie plus scandaleuse, plus radicale, avec ne serait-ce qu’un carton « inspiré d’une histoire vraie ». Bref, en revenir à un film de cannibales foncièrement racoleur. On ne se refait pas…

The Silent House de Gustavo Hernàndez

Librement inspiré d’un fait divers resté irrésolu (un homme et son beau-père retrouvés assassinés, entourés de photos étranges, dans la maison qu’ils mettaient en vente), voilà un film-concept qui a au moins pour lui l’audace de son parti-pris technique: celui d’un film construit en un unique plan-séquence. L’idée n’est pas neuve, certes, et il s’agit de plus d’un faux plan séquence, les raccords étant facilement décelables (ce n’est pas l’obscurité qui manque), quoiqu’on en dise dans le dossier de presse. Promotion, quand tu nous tiens…

Mais la performance mérite d’être signalée, d’autant qu’aussi artificielle soit-elle, elle participe pleinement à l’ambiance du film, la caméra collant tout du long aux baskets de l’héroïne, et le spectateur d’être appelé à s’identifier à elle, à rentrer dans sa psychose, à réagir avec elle à ces sons, ces manifestations surnaturelles qui ne sont, la plupart du temps, que suggérées.  Une manière comme une autre de jouer à fond la carte  de l’implication, comme nombre de « documenteurs » et jeux de caméras subjectives auparavant.

Et ça fonctionne plutôt bien, du moins si on rentre dans le film, sous peine, dans le cas contraire, de s’ennuyer ferme. Et là, on sort avant la fin, et on échappe avec bonheur à un twist final bancal au possible, qui laisserait presque à penser que, durant le tournage, Hernàndez et son scénariste Oscar Estevez s’était rendu compte qu’une heure de film était déjà passée et qu’ils s’étaient salement éloignés du fait divers dont ils voulaient parler à l’origine… Ce twist, une interprétation parfois limite de l’actrice principale (guère aidée il est vrai par un personnage au comportement illogique), et des effets de peur plus énervant qu’autre chose desservent largement un film qui n’a plus pour lui que son audace et sa bonne idée de départ…

J’ai Rencontré le Diable de Kim Jee-Woon

Après le film de fantômes, le polar et le western spaghetti, Kim Jee-woon revisite le revenge-movie, et de la manière la plus frontale et la plus radicale possible. Si Park Chan Wook avait poussé le genre dans ses derniers retranchements avec sa trilogie, notamment dans sa logique, jouant tantôt l’épure (Sympathy for Mister Vengeance) tantôt l’exercice de style baroque (Old Boy), Kim Jee Woon ne s’en encombre pas, et livre un film brut de décoffrage dont c’est la principale force, et aussi le point faible. Soohyun, agent du gouvernement, traque, torture, joue avec  Kyungchul, le serial killer qui a tuer son épouse. Lee Byung Hun et Choi Min Sik donnent corps à ces deux personnages quasi archétypaux; des êtres monolithiques, totaux; deux locomotives lancés l’une contre l’autre que rien ne pourrait dévier. Deux antagonismes extrèmes qui, dans l’étirement de leur confrontation, leur jeu du chat et de la souris, leur torture tant mental que physique, ne sont pas sans rappeler les Duellistes de Ridley Scott.
Rien ne saurait remettre en question leurs démarches:  Si le serial killer Kyungchul est une enflure totale, un des pire psychopathe qu’on ait vu sur écran (Choi Min Sik est encore plus habité et allumé qu’il ne l’était dans Old Boy), que le fait d’être traqué n’empèche pas de commettre les pires méfaits,  Soohyun, dans sa quête sanglante, ne cherche jamais à se rattraper, à rester « le gentil » par rapport à ce « méchant ». Trop froid et purement calculateur pour être simplement ivre de vengeance, Soohyun ignore totalement les injonction qu’on lui fait: Oui, il devient monstre à combattre le monstre, c’est son plan depuis le début.

Une noirceur de ton, de point de vue qui se traduit également par toutes les personnes que Kyungchul rencontre, tel un aimant à emmerdes. Tous les pires salopards de Corée semblent se donner rendez-vous dans son sillage, donnant, comme suite à la scène de la découverte de la tête, chaos mélodramatique, et comme prémisse d’un final à la cruelle ironie, un ton définitivement misanthropique au film. Seulement, à jouer ainsi avec le spectateur, qui ne peut ni sait qui et quoi cautionner, à jouer avec ses limites et sa morale, Kim Jee-Woon prend le risque de le perdre, d’autant que les 2 heures 30 que dure le film peuvent très vite avoir raison de la résistance de celui-ci. Un spectateur qui peut cependant s’accrocher à une maitrise technique et visuelle qui, si elle se fait plus discrète que sur les précédents opus du réalisateur, et peut paraître parfois presque brouillonne, n’en est pas moins bluffante (voir la dantesque scène de baston au couteau dans la voiture).

Cela étant, malgré l’absence de réel temps mort, on sent la durée du film, l’enchainement des péripéties et des morceaux de bravoure, et malheureusement aussi, finalement, la vacuité de cette quête vengeresse. Et on en vient à regretter que, sur toute cette durée, Kim Jee-Woon ne nous ait pas plus présenté celle-ci comme ce qu’elle est vraiment: un travail de deuil.

à suivre: Les films hors-compétition.

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