The cat, the reverend and the slave

Alain Della Negra et Kaori Kinoshita font de drôles de films. J’avais dit tantôt tout le bien que je pensais de The Den, court-métrage documentaire sur les furries, et attendais avec impatience le DVD de leur premier long, sorti discrètement en salles (et salué en 2009 par une brassée de prix). Sur le papier, The Reverend, the Cat and the Slave offre de nous parler de « trois communautés emblématiques de Second Life, à la frontière entre réel et virtuel ». Ces communautés étant les furries, les goréens et les évangélistes.
En vrai, c’est à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus compliqué que ça.

Les divers travaux du duo sont dépassent largement le cadre annoncé.
En complément du long, on découvrira sur la galette deux boulots plus anciens.
« Neighborhood » prend la forme d’une farce. Des anonymes y racontent des anecdotes bizarres sur leur quotidien, leur vie intime et les comportements de leurs voisins. Il y a des Américains, des Français, des Japonais. Ils se prostituent, travaillent de nuit pour la mafia, abandonnent leur enfant. Au générique le truc est révélé : tous sont tous des joueurs des Sims. Leurs récits à la première personne portaient, en réalité, sur leurs personnages dans le jeu.
Plus bizarre encore, la version de La Tanière proposée sur le DVD est complètement différente de celle que j’avais vu il y a deux ans : la durée est la même et nulle part il n’est fait mention d’un re-montage. Pourtant tous les rushs, ou presque, y sont nouveaux. Et, si le portrait qui est fait de la communauté reste sensiblement le même, tout paraît bizarre, comme métamorphosé.

La réécriture de ce travail est certainement justifiée par la récupération de séquences du The Den original par le long métrage. Reste que c’est symptomatique de la façon de faire de notre duo : le résultat final est arbitraire et le montage contingent parce qu’il n’y a pas de message. Les films de Della Negra et Kinoshita sont notablement dépourvus de voix off. Au-delà, dans leur agencement, ils ne semblent pas porter de discours. Ni explication, ni mise en récit. Le point de vue des auteurs s’efface pour donner à voir les gens, les lieux, enregistrer et retranscrire une parole.
Je ne cache pas que c’est un peu agaçant. Les informations sont lacunaires et il faudra une bonne heure de wikipedia pour défricher le sujet, déterrer les liens. L’absence de didactisme, le côté alternatif des sous-titres, les brusques passages d’un univers à l’autre rendent le visionnage exigeant et bizarre. Ce qui, et c’est sans doute l’effet recherché, patine le tout d’un glaçage onirique.
Enfin, au chapitre des petites doléances, j’ai eu l’impression que le passage au format long avait dissolu encore certains liens logiques souterrains. Le rapprochement entre mondes furries et goréens semble tout à fait sensé, je comprends moins ce que vient faire le pasteur au milieu. Et moins encore le final du film, tourné à Burning Man et qui sort l’enquête de son univers suburbain.

D’un autre côté, la grande force de cette façon de faire permet d’éviter « l’œil qui juge ». La neutralité du point de vue, son côté éthéré, inconstant, laisse aussi le spectateur dans le rôle de l’observateur neutre. Il n’a rien à analyser, à catégoriser. Il se contente de voir et d’entendre ce que ces gens ont à dire. Cette distance est d’autant plus importante que ce qu’ils montrent touche à leur intimité la plus profonde.
Un point commun entre tous les joueurs de The Reverend, the Cat and the Slave est la cohérence de leur milieu socio-économique. Nous sommes dans les Etats-Unis de l’envers du rêve, celui des interminables cités parkings, des centres villes en friche, des parcs à mobil homes. Nous sommes au sein des classes laborieuses, des femmes noires, des obèses, des maladaptés. Les communautés virtuelles dont il est ici question ne sont pas nées à Manhattan ou à San Francisco, elles ne sont pas le fruit d’une élite culturelle ou intellectuelle. Le réseau permet d’effacer l’immensité de la géographie banlieusarde et, en écrasant les distance, permet de cristalliser des rêves partagés.
Et là où c’est vraiment épatant c’est que ce no man’s land de la représentation (celui des films de Kevin Smith, des bédés de Daniel Clowes) engendre un imaginaire à la fois très singulier et complètement transgressif. On a pris l’habitude que les artistes aient des comportements ou des discours iconoclastes. Ce que font ces rednecks, ces grands garçons un peu autistes, ces mères de famille va pourtant bien au-delà. Là ou on attendrait des comportements de beaufs un peu réacs, ceux-ci militent en acte pour une abolition des genres, une dissipation de l’humanité, une réalisation des fantasmes de puissance ou de soumission… Leur premier ennemi c’est le cliché. Pour devenir celui qu’on est, il faut se libérer de tout a priori. Ne plus être un homme, devenir un animal. Et quand trop de monde est devenu un animal, se faire monstre imaginaire.
L’un des mérites de ce film (et il en a d’autre, il est percé de portes d’entrée, de sortie) est de nous donner à voir ce rêve. Non pas le rêve harry-potter-suis-le-chemin-de-ton cœur, ersatz éthique et mièvre de ce qu’est l’imaginaire, mais bien plutôt la puissance dérangeante de toutes nos fantaisies, nos fantasmes. Dans ces zones désertée par le discours, où l’on imagine les humaines réduits à leurs caractéristiques sociales, l’outil qu’est Second Life a permis le surgissement d’une expression singulière dans laquelle rien n’est sacré et tout peut-être reconstruit : le commerce, les rapports sociaux, la sexualité, la vie quotidienne.
Dans Avatar, Cameron se frottait au problème : un spacemarine utilise une machine pour s’incarner en navajo de l’espace (le cowboy devient l’indien). Dans The Reverend, the Cat and the Slave on a la version réelle : un petit employé s’habille en femme et utilise Second Life pour devenir l’esclave du Père Noël et imposer ses goûts sexuels à une mère célibataire.

Alain Della Negra et Kaori Kinoshita, avec leur drôle de manière de faire (de biais, comme de loin) documentent les transformations souterraines de notre relation à l’imaginaire. La fiction de divertissement, les jeux, les réseaux informatiques sont devenus des parts importantes, parfois majoritaires de notre activité sensible et affective. Et, si nous voulons continuer à croire que notre vie réelle est séparée de ces expériences par un mur opaque, les furries, les goréens, les fous de sims et de warcraft, les rôlistes racontant leur partie, les forumistes de doctissimo sont là pour nous rappeler qu’IRL n’existe pas. N’a jamais existé.
Nous vivons tous, et depuis toujours, dans ce bain louche d’expériences et de rêves mêlés.

*

« The Reverend, the Cat and the Slave » est édité par Capricci (2011), 80 minutes en anglais sous-titré. En bonus, « La Tanière » (2009), 29 mn et « Neighborhood » (2006), 17mn.

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