Sous la terre

Pour les fêtes, double feature René la Taupe, avec docus contemporains undergrounds.
D’un côté Into Eternity s’enfonce dans le permafrost finlandais pour empiler des conserves radioactives. De l’autre Le Plein pays, où Jean-Marie Massou construit sa Lascaux des bois pour y pleurer des amours perdues.
De la caillasse, de la boue, des humus, et l’obscurité humide de l’intérieur de notre terre (l’intérieur de notre tête) : bienvenue dans les mondes d’en-dessous.

INTO ETERNITY (Michael Madsen, 2010, 75 mn)

On vit une drôle d’époque, ma bonne dame. Peut-être que c’est juste moi qui vieillis, qui ne supporte pas de voir mes cheveux tomber et mes poteaux partir, mais j’ai la tenace impression que le cinéma n’a jamais été aussi mauvais. Le film de fiction sombre, dans la salle de projection de mon esprit, et j’ai de plus en plus de mal à contenir colère et ennui. Dans le même temps, ça fait un bail qu’on n’a pas vu tant de documentaires au cinéma. Ceux-ci, bizarrement, semblent surnager, même quand ce sont de mauvais films. Leur sujet, leur position, leur questionnement sur le réel et le récit sauvent souvent une réalisation sans brio ou une écriture poussive.

Into eternity, par exemple, n’est pas brillant. La présence à l’écran du réal, son ton sentencieux, sa mise en perspective lourdingue rendrait le métrage insupportable sans l’incroyable fascination que son sujet exerce. En deux mots : à Onkalo, en Finlande, on perce un immense sanctuaire pour décontaminer les plus dangereux des déchets nucléaires. Cette quarantaine a cela d’inédit qu’elle doit durer une centaine de milliers d’années, temps environ vingt fois plus long que celui dont l’humanité garde ne serait-ce qu’un souvenir lointain. Comment être sûr qu’une fois le réseau rebouché, rien ne viendra perturber le processus ? Au-delà des changements géologiques ou climatiques, comment se prémunir de toute intervention humaine dans les éons à venir ? Voilà l’enjeu du petit film.

Les interviews sont bien menées, les propos feutrés, mesurés. Les images de centrales nucléaires et de piscines de stockage semblent sortir de la SF des années 60. La grise campagne finlandaise et les tunnels sont photographiés très bellement : on est dans une zone neutre de calme, d’intellect, de bac +11 sérieux et responsable. On est, de fait, face à l’écran qui dissimule la folie profonde de cette entreprise. Qui évoque, par rebond, l’absence totale de contrôle sur la production d’énergie nucléaire, l’incapacité de l’homme à réduire cette équation à quelque chose de vivable.

Au final, la question est la suivante : pour préserver Onkalo, faut-il avertir les générations suivantes ou, au contraire, les tenir dans l’ignorance ? Faut-il tenter, malgré tout, de se souvenir, ou bien s’efforcer d’oublier – et d’oublier que l’on a oublié ?

Les déchets nucléaires et la mémoire. Le puits noir de l’oubli, que l’on fore dans nos banlieues mentales. Un camion s’enfonce dans la gueule gigantesque de la mine. Ici il n’y a rien qui préexiste à l’homme. La richesse que l’on enfouit chez les Niebelungen est le pire de tous nos poisons. Voilà pour le futur.

 

LE PLEIN PAYS (Antoine Boutet, 2009, 58 mn)

Le moyen-métrage français est également fascinant par son sujet et plutôt raté en tant que film. Il boxe dans une catégorie radicalement différente : là où Madsen nous épuisait avec sa fictionalisation et ses commentaires de petit-malin, Boutet se perd dans la captation de son sujet et oublie d’en faire le récit. Ce qu’il nous montre est absolument incroyable mais manque de dynamisme, et on finit par s’ennuyer un peu devant un film qui ne fait pas une heure.

Ceci posé, ça n’est vraiment pas grave. L’essentiel du Plein pays se déroule dans le dedans du spectateur et les jours qui suivent le visionnage. La rencontre avec Jean-Marie Massou est un drôle de moment. Elle durera.

J.-M. est à mi-chemin entre l’ermite, l’artiste brut et l’idiot du village. Il a la petite cinquantaine musclée, élevée au grand air. Cela fait trente ans qu’il vit seul au fond du Lot et des bois. Il y réalise de furieuses et frénétiques œuvres d’art, à moins qu’il ne s’agisse des syndromes d’une longue maladie mentale.

Parmi les créations de cet homme bourré de tics, on trouve :
– des cassettes audios repiquées sur la radio, sur lesquels il monologue des appels à la disparition de l’espèce humaine
– des complaintes improvisées pour Marie-Ange, princesse mentale, petite fille de l’époque où lui même était petit enfant
– un jardin de pierres monolithiques de plusieurs tonnes, qu’il déterre à la bêche et traîne avec un tracteur et un treuil
– un réseau de galeries souterraines, désencombrées seau à seau pendant trois décennies, et sur les parois desquelles il a gravé figures et messages

Boutet a fait copain copain avec Massou. On le voit, dans les bonus, montrer le film achevé à son sujet ravi. Il emmène le spectateur avec lui pour s’approcher du grand gaillard bizarre, dont on ne comprend ni les paroles ni le comportement. C’est une sidération en mouvement : d’abord Jean-Marie rebute, il n’offre aucune prise, il est insensé, ne bouge pas comme il faut. Puis, peu à peu, et jusqu’à la descente sous la terre, les choses s’organisent. Celui que l’on prenait pour un fou obéit à un système. Il travaille, des bras et du chapeau, dans la poursuite d’un but insaisissable, peu clair, indéniablement là. Il dit des choses aussi incompréhensibles que touchantes, vitales.

Il y a les sons, les messages, les cailloux. Les trous. Massou est un archétype de l’artiste, il l’est absolument et au-delà de toute mesure, de toute raison. C’est sans doute ce qui empêche Boutet, ce qui le retient, de travailler à son tour. C’est un peu dommage et très compréhensible.

Si vous aimez les bizarreries, les branches mortes, Brigitte Bardot et les planètes extrasolaires, le voyage est très recommandé. Vous rangerez la galette à côté des « Maîtres fous » de Rouch. Et tout ça dans Lot.
Dites donc !

INTO ETERNITY et LE PLEIN PAYS sont dispos en DVD, l’un chez Chrysalis (anglais sous-titré français), l’autre chez Les Films du Paradoxe (avec sous-titre anglais ou espagnols si besoin). Ils coûtent moins de vingt euros chacun, c’est cadeau, on vous dit. 

3 commentaires sur “Sous la terre”
  1. Une fois n’est pas coutume, je trouve le commentaire du « Plein pays » assez dispensable. Il y a là une foule d’idées reçues, sans doute très consensuelles mais (et cela va quelquefois de pair en effet, mais pas toujours !) assez creuses pour ne pas dire vaines. Remarques qui semblent surtout illustrer l’ennui dont l’auteur Léo nous fait part dès le début du commentaire.
    Pour ma part, je remarquerai que le personnalité de Jean-marie Massou n’est, en fait, pas si extra-ordinaire que cela. Une personne vivant seule développe des habitudes qui ne répondent pas à des critères de modes qu’on rencontre dans les grandes villes certes. Mais il faudrait ici souligné l’aspect matérielle de sa vie qui, pour le citadin est proche du clochard, mais pour le paysan des régions très agricoles est finalement assez classique.
    Concernant ses monologues, il n’appelle pas la disparition de l’espèce humaine (ce qui pourrait confirmer la thèse de la folie (qui est évidemment fausse)) mais à une sorte de « décroissance » de la population mondiale (ce qu’il explique lui-même a propos de ses dessins de berceau). (Ceci n’a rien a voir, mais son voeux devrait être exhaussé vers 2050 d’après les projections démographiques.)
    L’aspect le plus intéressant, à mon avis, du film et du personnage, étant donc sa fibre artistique pour laquelle il donne tout. En effet sa vie entière semble tournée autour de son art (en tout cas c’est ce que montre le film, bien qu’à mon avis le personnage fasse également des tours au supermarché du coin de temps à autre, ne serait-ce que pour y acheter son café…). Une vie et une pratique loin des modes et du consensus donc. Document simple mais sans doute salutaire lorsque on en arrive à dire de quelqu’un qu’il « ne bouge pas comme il faut ».
    Alors Monsieur Léo, c’est quoi la bonne façon de bouger ?

  2. J’ajouterai qu’aimez Brigitte Bardot étant à double tranchant, c’est également possible, voire recommandé de s’en dispenser…

  3. J’avais l’impression que Massou était la proie de tics, de mouvements compulsifs involontaires. Mais il est bien possible que je me trompe et que ce soit un effet de mon oeil.

    Pour le reste, je suis d’accord, ce documentaire est épatant.

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