Angoisse, de Bigas Luna

Au sein d’une filmographie décevante, si l’on excepte l’étrange Caniche et le sympathiquement vulgaire Jambon jambon, Angoisse fait figure d’exception et constitue le meilleur film d’un auteur  qui ne retrouvera jamais plus un tel état de grâce et surtout une virtuosité graphique (les sinistres Bambola et Les vies de Loulou).

Angoisse est un projet qui tenait à cœur Bigas Luna. Il a écrit le script en 1982, période où il vivait aux Etats Unis et venait d’achever  un film avec Dennis Hopper, Reborn, un thriller fantastique. N’ayant pu trouver des financiers qui devaient s’arracher les cheveux devant un projet aussi novateur que complexe, il retourna en Espagne et  put enfin, grâce au producteur Pépon Coromina, réaliser son film.

Tourné entièrement à Barcelone, Angoisse est censé se situer aux Etats-Unis, défi que relève brillamment le cinéaste en multipliant les décors contrastés. Difficile de résumé le scénario sans dévoiler le pot aux roses. Pour ceux qui ne connaissent pas l’enjeu de ce thriller horrifique malsain et fascinant, attendez-vous à quelques SPOILERS inévitables.

Un ophtalmologue plutôt inquiétant, complètement dominé par sa mère, assassine des gens pour leur prélever les globes oculaires. La mère utilise l’hypnose pour guider son fils dans sa mission. Tout serait simple dans cet univers gothique, teinté de surréalisme, si l’on n’entendait pas au bout d’une vingtaine de minutes les commentaires des spectateurs venus assister au pouvoir dérangeant de cette pellicule malfaisante. Un autre film dans le film commence.

L’aspect excessif de ce long prologue qui se déroule dans un décor irréel et fétichiste, provoque une sorte de méfiance. Bigas Luna en rajoute dans les éclairages bleus et rouges comme dans  les giallos expressionnistes de Bava et Argento, multiplie les cadrages alambiqués,  les effets de montage insolites et dirige ses comédiens d’une façon borderline sans aucun souci de vraisemblance (diction sadique, yeux exorbités, caractère ridicule des seconds rôles). Bigas Luna se fond avec une totale absence de complexe dans les terres peu accueillantes du cinéma bis et excentrique.

Mais voilà qu’après une séance d’hypnose, citant ouvertement le Vertigo d’Hitchcock, que l’on se retrouve dans la salle de cinéma, observant les réactions de spectateurs traumatisés, effrayé, manipulés par la projection de The mammy, le film dans le film. Vous me suivez ???

Le réalisateur ibérique pratique la mise en abîme de façon inventive et ludique, n’oubliant jamais derrière l’apparence d’un petit manuel théorique, de raconter une histoire, enfin deux histoires, effrayantes. La deuxième partie est totalement vertigineuse. Le fils binoclard et psychologiquement instable rentre dans un cinéma qui projette The lost world, classique du muet fantastique et commence le massacre. Parallèlement, dans la réalité, un tueur totalement obsédé par The mammy entame lui aussi un voyage au bout de l’horreur.

Le long montage parallèle qui voit s’entrecroiser les deux récits n’est jamais gratuit. Les intrigues se resserrent, se mélangent et finissent même par converger via une séquence traumatisante où l’une des jeunes héroïnes confond la fiction et le réel en pensant que l’ophtalmologue lui a planté une aiguille dans l’œil.

Réflexion intense sur le pouvoir des images, Angoisse se garde bien de toute sentence moralisatrice. A la limite, le film prêche un discours presque évident : la violence graphique et psychologique d’une œuvre d’art peut avoir des conséquences sur des esprits fragiles. Mais surtout, Angoisse est un hommage vibrant à la toute-puissance du cinéma comme catalyseur de nos peurs les plus intimes.

Proche d’œuvres majeurs comme Ténèbres d’Argento et Body Double de De Palma, cette plongée au cœur d’une folie pelliculée n’oublie pas de revisiter la séquence culte de l’œil découpé au scalpel, vue dans Un Chien Andalou de Buñuel, œuvre matricielle du projet fou de Bigas Luna. Singulier et scotchant de la première à la dernière image, Angoisse est un grand film de genre, viscéral et anxiogène, qui dépasse allègrement son aspect ultra référentiel et son penchant théorique. Un petit chef d’œuvre.

(ESP-1987) de Bigas Luna Luna avec Zelda Rubinstein, Michael Lerner, Talia Paul. Format : 2 :35 (16/9). Audio : français, Anglais (stéréo). Sous titres : Français. Durée : 81 mn. Bonus : Présentation du film par Fausto Fasulo, interview Bigas Luna, Films annonces. Dispo DVD et Blu-ray chez Filmedia

 

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