Faux-semblants 2


Entre 2000 et 2001, le réalisateur canadien David Cronenberg a été kidnappé par des agents d’Annexie, enfermé dans une cave aux murs de glaise électrique, puis livré en pâture à des téléviseurs affamés. Un double malfaisant a ensuite pris sa place ici-bas, réalisant sous son nom, et dans le seul but de le discréditer, la fable plan-plan-psychanalytique Spider, le triste & sec History of violence, puis le sous-depalmesque Eastern promises. Peut-être est-ce un autre clone qui a pris la relève pour A dangerous method, et peut-être n’est-ce que le même, continuant de se détériorer. Difficile d’expliquer autrement comment un réalisateur aussi cohérent et marqué que lui ait pu basculer dans ce jaccuzi du mainstream auteurisant hollywoodien, où on ne distingue plus guère un Nolan d’un Spielberg et un Scorcese d’un Aronowsky. La Mouche, putain, David, et le Festin nu, et Crash et Vidéodrome, comment aurais-tu pu, comment aurais-tu pu nous faire ça ?

Dans sa filmographie d’avant, Dead Ringers (1988) reste mon number one favori. Une histoire de frère jumeaux gynécologues, travaillant peu à peu à la séparation de leur couple quasi-siamois. Featuring une actrice de série télé qui tourne aux amphètes, des champs opératoires rouge pétants, du triolisme affectif sur In the Still of the Night, des utérus trifides, des outils amusants pour sonder l’intérieur des femmes, et Jeremy Irons impeccable dans ces deux rôles principaux qui parfois n’en font qu’un. Un film d’horreur exemplaire, indubitablement cronenbergien, entre fascination et répulsion pour les corps, le sexe, la technique (ici les outils et les drogues) et la métamorphose.

Ce qui m’a épaté à cette revoyure, c’est la lente avancée du film, sa transformation même. La première heure, et un peu plus sans doute, repose sur une admirable construction théâtrale. Minutie, précision, presque froideur dans la façon de mettre en scène. Tout est très intelligent, très fixé, les plans ont pile la bonne longueur, les scènes nouent et dénouent les enjeux, presque tous les dialogues sont à double sens, l’image donne à voir les troubles intérieurs. Un brillante mécanique narrative, un sens du dramatique très littéraire, en fait, qui aurait pu passer dans bien d’autres médiums. Par-dessus, bien sûr, il y a aussi la photo très léchée, le choix de décors typique des films de Cronenberg (intérieur chic propret virant au champ de bataille, installation scientifico-médicale empruntant à l’imagerie scifi…) C’est très bon mais ça reste un peu mécanique, des actions, des réactions, poser, déplacer, faire évoluer les personnages.

Et puis il y a les dernières minutes, qui sont du pur cinéma. La combinaison du montage, sde mouvements de caméra, d’images, de son. La musique d’Howard Shore sur des fondus enchaînés de stores vénitiens. Les pano sur les instruments couverts de sang. La seringue figée dans la cire fondue d’une bougie. Des textures, des liens sensuels, des ellipses, pour finir sur ce plan fixe façon peinture renaissance, la piéta déformée des deux frères. Terrible, terrible.

Juste avant ça, on avait eu droit au plan électrochoc de Bev cherchant son frère, faisant semblant de ne pas le voir, se dandinant au premier plan en chougnant « Elli, Elli… » tandis que le spectateur, lui, ne peut détacher ses yeux du cadavre sur l’établi. Il y a un truc pareil dans Requiem pour un massacre, ce moment très dérangeant où le héros refuse de regarder et où nous, de l’autre côté de l’écran, n’avons pas le choix. Cela dure un peu, un peu trop pour que ce soit confortable, et on ressent alors presque physiquement l’emprise de ce temps de captivité, le nœud dans les tripes. Quelque chose que le cinéma, bien utilisé, sait seul produire. Au delà des bâillements, des sourires de connivence ou d’une anesthésie de l’attention pendant deux heures de temps.

Dead Ringers est un masterpisse.

Honte à l’Annexie ! Mort aux traitres et aux fous ! Liberté pour Cronenberg !

*

Une réédition « collector » de Faux-Semblants a été faite par Filmedia début 2012. En DVD elle est composée de deux disques, l’un avec le film (115 mn, v.o. ou v.f., notez que les sous-titres sont calamiteux, avec plusieurs contresens délirants) et l’autre contenant les bonuses. Ceux-ci se dissèquent comme suit : une heure de récap de la carrière de Cronenberg (docu U.S. classique, sous-titrés là encore avec le dos du scalpel, pas inintéressant), une demi-heure d’interviews en français autour de la gémellité (inégal, mais l’essentiel est tenu par un psychologue spécialiste plutôt fin, et qui suit le film de très près), vingt minutes d’effets spéciaux décortiqués (dix-huit sont inutiles), un extrait de docu d’époque et une bande-annonce. Comme souvent, tout ça manque un peu de funk. Reste que le film, tout seul, tout sec, vaut largement ses 15 euros.


A propos de Léo

écrivain du XIXème, poète maudit du XVIIIème, Léo fut auteur de nouvelles et a publié le roman de sa vie : Rouge Gueule de Bois, ambiance apocalypse alcoolique. Il traîna ses guêtres dans les favellas, il participa à la Révolution d’Octobre et milite aujourd’hui pour l’abolition du droit d’auteur. Malheureusement, il finit sa carrière en tant que pigiste à Cinétrange. Dans l’horoscope de Tolkien, c’est le troll rieur. Il est là. Domicilié à Strasbourg, ou à Rio.


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2 commentaires sur “Faux-semblants

  • Al Azif

    Dead ringers est un film puissant. Peut-être bien l’apogée de Cronenberg et de son style si typique depuis les premiers, (toujours excellents, ça ne vieillit pas du tout, peut etre a t il su capter l’air du temps le bougre !?).
    Je trouve personnellement que Spider et A History of violence peuvent avoir leurs cohérence dans la démarche. De plus j’ai assez apprécié Eastern Promises même si il est vrai que vu jusqu’ou le bonhomme est allé, on reste sur sa faim devant ses derniers films. A dangerous method romps plus franchement dans son parcours.
    Pour quelles raisons ? La première et la plus évidente: c’est un film chiant. On s’y ennuie ferme. Assisste t on en quasi direct à un embourgeoisement du Cronenberg ? La réponse est sans appel: oui. Et c’est malheureux. Dans ses conditions, édité un article, aussi cours soit-il, sur Dead Ringers est une grande idée. Pour cela je dit bravo.
    Maintenant l’analyse pêche un peu par trop de courtitude et cela mériterait un vrai, un bon, un long article digne de ce nom.

  • Lolo

    Pour moi, ce film restera comme le plus fort, le plus bouleversant, le plus maitrisé du son auteur, l’extraordinaire David Cronenberg…

    Excellent article, bravo.