Sweet movie 1


Sweet movie fait partie des classiques de l’étrange, et pourtant, ce n’est qu’aujourd’hui que je le découvre. Avec sa succession de scènes surréalistes, on pourrait croire à première vue que c’est là l’oeuvre d’un fou, un réalisateur qui n’aurait pas su dépasser le stade anal de l’enfance. Du pipi, du caca, des batailles de bouffe, pour commencer.

Il y a deux histoires en parallèles. D’un côté, nous suivons un bateau qui parcourt les canaux d’Amsterdam. A son bord, une capitaine polonaise dirige le navire, qui se trouve rempli de sucreries et notamment un lit dont le matelas est composé uniquement de sucre en poudre. De l’autre côté, nous suivons les pérégrinations de Miss Canada qui va se marier avec l’homme le plus riche de la Terre, Mister Kapital. Mais suite à un différend, elle est expédiée à Paris dans une valise et va rencontrer une étrange communauté.

Dusan Makavejev est un réalisateur d’origine yougoslave. Il a choisi de parler de beaucoup de choses (politique, sexualité, violence) d’une manière très personnelle. Son film se vit comme un grand huit; sa célérité nous emmène dans l’esprit de son auteur et le public doit adhérer aux visions qu’il a créées. C’est peut-être là que le bât blesse, il est bien difficile de trouver un sens à ce flot d’images, à cette succession de chocs visuels. L’histoire est émaillée de symboles énormes. Par exemple, le bateau arbore une proue à l’effigie géante de Karl Marx. Le réalisateur semble se moquer du communisme mais fait de même avec la capitalisme. Le millionnaire américain veut en effet remplacer les chutes du Niagara par un spectacle sons et lumières. Et la jeune femme polonaise révolutionnaire et maternelle n’est pas un personnage sympathique. Celle-ci est en effet une sorte de veuve noire qui utilise les friandises pour attirer ses victimes. Makavejev brouille les pistes et nous livre un gloubi-boulga à base de révolution politique et de libération sexuelle.

Sweet movie contient deux scènes marquantes, dont une est restée célèbre. C’est celle où Carole Laure, nue, prend une douche de chocolat, devant la caméra d’un publicitaire qui a trouvé le moyen de vendre plus de tablettes. Effectivement, l’impact est là, et l’image marque à jamais l’esprit. L’autre scène est plus troublante puisqu’il s’agit d’une orgie de nourriture (rappelant évidemment La grande bouffe) qui dégénère lorsque les convives se mettent à se faire vomir ou à uriner sur la table. Dérangeant, d’autant qu’il ne semble pas y avoir d’effets spéciaux ! L’un des membres de cette troupe de oufs est Otto Mühl, qui a fondé plusieurs groupuscules (certains disent sectes) aux thérapies un peu spéciales. En outre, l’homme a été condamné à 7 ans de prison pour abus sur mineurs… Makavejev et Mühl ont en commun un mentor qui se nomme Wilhelm Reich. C’est un psychiatre autrichien si radical, que ses pairs se demandent s’il ne faudrait pas plutôt le considérer comme un patient. Il fut en effet l’inventeur de l’accumulateur d’orgone et du cloudbuster, permettant de faire pleuvoir sur commande (http://fr.wikipedia.org/wiki/Wilhelm_Reich). Ces trois personnalités ont en commun le fait d’avoir été bannis de toute part, et de tout pays, à cause de leur excentricité, ce qui pose la question de la limite des libertés individuelles.

Mais le passage plus troublant reste sans doute ces images d’archive où des nazis exhument, sans trop de considération, les cadavres du massacre de Katyn.Environ 20 000 polonais furent exécutés par la police politique de l’URSS. A l’origine, on pensait que les Allemands étaient responsables du carnage. Ces images d’archive peuvent se voir ici : http://archive.org/details/gov.archives.arc.1936842

C’était sans doute le but de Dusan Makavejev : on est sans cesse ballottés, entre pur génie et provocation trash. Datant de 1974, le propos du film est un peu vieillot (il oppose une jeune femme typiquement européenne et une autre typiquement américaine). Il reste néanmoins une expérience totalement déstabilisante, une thérapie de choc par le son et l’image.

Sweet movie est uniquement disponible en dvd zone 1, mais dans une très belle édition signée Criterion.


A propos de Jérôme

toute-puissance mégalomaniaque, oeil de Sauron, assoiffé de pouvoir et d’argent, Jérôme est le father de big brother, unique et multiple à la fois, indivisible et multitude, doué d’ubiquité. Il contrôle Cinétrange, en manipulant l’âme des rédacteurs comme des marionnettes de chiffons. Passionné de guerre, il collectionne les fusils mitrailleurs. Le famas français occupe une place d’exception dans son coeur. C’est aussi un père aimant et un scientifique spécialisé dans les nouvelles technologies de l’information. Pour faire tout cela, il a huit doppel gangers, dont deux maléfiques. Il habite au centre du monde, c’est-à-dire près de Colmar.


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