Quatre mouches de velours gris


Disponible en import dans des copies plutôt médiocres (hormis un blu ray allemand) ou pire en VHS dans des versions tronquées et/ou recadrées, le méconnu Quatre mouche de velours gris  sort enfin dans une édition blu ray digne de ce nom chez Wild side.

Clôturant une trilogie après L’oiseau au plumage de cristal et Le chat à 9 queuesQuatre mouches est un giallo cérébral et ludique préfigurant toutes les expérimentations à venir dans le génial Les frissons de l’angoisse.

Le générique donne le ton. L’utilisation d’une musique pop alternant avec les battements du cœur au sein d’un montage subtil montrant tour à tour le personnage principal  à la batterie et le cœur en question qui bat, n’est qu’un avant goût du traitement novateur infligé à l’univers très codifié du film noir. Argento et son scénariste Cozzi voulaient bouleverser les règles du cinéma. Dès les premiers plans, on est frappé par le sens du rythme, l’inventivité des cadrages, le sens inné de l’espace. Argento, en pleine ascension créatrice, possédait alors une intuition plastique digne des plus grands formalistes.

Roberto Tobias, batteur de jazz rock, est suivi depuis plusieurs jours par un homme mystérieux. Il décide alors de le mettre à découvert. Au cours de leur rencontre, il le tue accidentellement pendant qu’un inconnu masqué le prend en photo l’arme du crime à la main. Il reçoit des lettres de menace, de harcèlement, sans pour autant être victime d’un chantage. Afin d’en savoir plus sur ce qui se trame, il engage un détective privé. Paranoïa ou machination ? Pendant une bonne heure, Argento laisse planer le doute, d’autant que le héros, est un personnage assez antipathique et phallocrate.

L’intrigue, bancale en apparence, est déroutante à plus d’un titre. Le récit complexe et parfois incohérent, est constamment transgressé par des fulgurances esthétiques raccord avec le cinéma d’avant-garde. Il est nécessaire pour apprécier pleinement ce cinéma sublime et grotesque de ne pas considérer le récit comme une entité dans sa globalité mais au contraire de jouir pleinement des éclats d’une histoire fragmentée renfermant en elle plusieurs séquences éblouissantes, voire de mini-histoires isolés confirmant le génie de l’auteur de Suspiria.

Argento immerge le spectateur au cœur d’un univers à l’architecture baroque. L’épure et la démesure visuelle cohabitent au sein d’un même film qui pourrait marquer la rencontre improbable entre Michael Powell et Michelangelo Antonioni. Les ruelles désertes, le théâtre fantomatique avec ses rideaux rouges, le jardin public inquiétant où la nuit peut tomber sans crier gare sont autant d’élément de décor participant à la réussite de ce giallo à la fois cérébral et sensoriel.

4 mouches de velours gris déploie tout l’arsenal symbolique et fétichiste du giallo tout en apportant une dimension réflexive sur le statut des images et leur fonction vitale dans l’art. L’idée du  trompe l’œil, du mensonge de l’image en surface guide le cinéma d’Argento depuis le début, un peu comme dans les croquis de l’artiste Escher. Il n’y a rien d’artificiel dans cette démarche où ce que l’on croit voir n’est peut être qu’un leurre, une image faussée par notre perception superficielle.

Le titre, énigmatique dans un premier temps, est pourtant le centre névralgique de la résolution de l’intrigue. Argento bifurque vers une explication scientifique aussi fantaisiste que fascinante. La police va prélever une empreinte de l’œil d’une des victimes permettant ainsi d’enregistrer la dernière image perçue. Il s’agit de quatre mouches. Là encore ce que l’on voit n’est qu’un leurre, un trompe l’œil et le twist final apportera un saisissant éclairage à l’ensemble. Cette idée de cacher la vérité à l’intérieur d’une image est au cœur même du cinéma de Dario Argento. Il reprendra ce principe dans Les frissons de l’angoisse, Ténèbres, Trauma et bien d’autres.

Quatre mouches de velours gris étonne aussi par son atmosphère hétéroclite  qui passe d’un climat d’une noirceur absolue à des moments de comédies burlesques. Les rapports tendus entre le falot Michael Brandon (Mission casse cou) et l’étrange Mimsy Farmer à la beauté androgyne sont contrebalancés par toute une série de personnages pittoresques. Carlos Pedersoli, alias Bud Spencer, incarne avec truculence un certain Dieu, tandis que l’excellent Jean Pierre Marielle campe un détective privé homosexuel maniéré, avouant n’avoir jamais réussi à résoudre une enquête. Ajoutez à cela un professeur au look godardien et un facteur issu des comédies italiennes les plus débridés (pour ne pas dire débiles) et le ton est donné. Ces incursions burlesques introduisent une distance, un aspect commedia dell’arte dans une œuvre globalement sombre et mélancolique. La partition musicale de Ennio Morricone est au diapason. Elle alterne avec brio thèmes émouvants, angoissants et légers.

Moins abouti sur le plan narratif que l’oiseau au plumage de cristal, Quatre mouches permet néanmoins à Argento d’élargir son champ d’expérimentation en utilisant toutes les techniques cinématographiques modernes: montage cut, travellings circulaires, ralentis déments insérés dans une scène de rêve quasi surréaliste.

En 1971, Dario Argento est déjà un grand cinéaste malheureusement ignoré à l’époque par la critique qui ne voyait en lui qu’un habile faiseur. Un peu comme Fritz Lang ou Hitchcock en leur temps. Mais il est triste de voir un metteur en scène si doués commettre aujourd’hui des trucs informes tels que Giallo ou Dracula 3D (pas vu, mais la bande annonce suffit !).

 (ITA-1971) de Dario Argento avec Michael Brandon, Mimsy Farmer, Jean Pierre Marielle, Bud Spencer

DVD et Blu Ray Wild Side

Durée : 1h41. Langues : italien, Français. Sous-titres : Français. Son : mono. Format: 2.35 couleurs

Bonus : 

Le giallo perdu : Entretien avec Dario Argento et Luigi Cozzi.

Dans l’œil de la peur : Jean Baptiste Thoret, Pascal Laugier, Doug headline et Bruno Forzani évoquent avec passion le film d’Argento.


A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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