Entrée du personnel

« L’abattoir maintenant c’est le bout. C’est là où on va lorsqu’on ne peut plus travailler ailleurs »

Grâce aux témoignages de salariés de la filière et des images filmées dans un abattoir industriel, Entrée du personnel propose de découvrir ce qu’il y a derrière les quatre tranches de jambon emballés que l’on achète pour deux euros et des bananes au supermarché du coin. Si le travail à la chaîne semble dater d’un autre âge, la boucherie industrielle continue de décomposer en de petites étapes élémentaires, pour transformer un animal vivant en morceaux emballés et prêts à expédier au supermarché.

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Manuela Frésil a eu l’idée de ce documentaire en visitant le plus grand abattoir industriel de Bretagne, où l’on tue 800 cochons par heure, un chiffre absurde. Les choix de la réalisatrice ont été à la fois courageux et prudents. Les images sont mélangées. Ainsi, les usines que l’on voit de l’extérieur ne sont pas celles filmées de l’intérieur et de plus, elle a pris le parti de ne jamais filmer dans les usines où travaillent ceux qui s’expriment. Dans un premier temps, on pense être manipulés car ce que nous entendons ne correspond pas forcément à ce que nous voyons. Les images montrent le travail et les machines. La parole exprime les souffrances vécues par les ouvriers. Au final, cela ne fait aucune différence et cette mise en scène se révèle habile voire indispensable. Les salariés sont tenus au secret et on fait facilement pression sur eux. C’est pourquoi les témoignages (authentiques et recueillis par la réalisatrice) sont en fait lus par des comédiens dans le film.

Manuel Frésil refuse le manichéisme en interrogeant toutes sortes de personnes. Des gens qui aiment leur métier, des intérimaires qui ne pensent pas rester, des gens seuls ou en couple. Les propos se recoupent. La cadence est infernale. Un des employés fait d’ailleurs référence au film Les temps modernes, de Charlie Chaplin. Les conséquences sur la santé sont réelles et l’on constate une violence dans le travail. Les mains sont blessées, les articulations aussi, à force de faire le même geste huit heures par jour, cinq jours par semaine. A mesure des témoignages (une soixantaines d’entretiens synthétisés dans le film), Manuela Frésil se rend compte que les gens souffrent des mêmes endroits du corps qui sont découpés sur les bêtes.

A la demande de la réalisatrice, les ouvriers reproduisent hors de l’usine les gestes de leur quotidien, ce qui donne une chorégraphie burlesque et absurde. L’anonymat mis en place par la réalisatrice permet aux langues de se délier. On y découvre ainsi quelques secrets, par exemple comment accélérer temporairement la cadence sans que les employés s’en rendent compte. Les corps et les esprits sont aliénés par la chaîne mais cependant, il reste toujours une conscience de la personne. Elle se sait prisonnière et c’est bien là le paradoxe de ce métier.

Même si la captation des images a été contrôlés par les cadres de l’abattoir, elle se révèle utile à l’illustration du milieu, du factuel, de ce que l’on fait dans l’usine. La vision est parfois presque futuriste. Les ouvriers portent des combinaisons presqu’intégrales. Ceux qui font de la découpe portent des cottes de maille pour éviter les accidents avec les couteaux. Et il y a bien sûr les machines sophistiquées comme celle qui sépare les poulets de leurs pattes. Deux chaines partent ensuite : l’une avec les poulets, l’autre avec les pattes. On y voit aussi une scie redoutable dont le rôle est découper les longs et lourds corps de vache.

Le film évoque également le dégoût concernant l’abattage des vaches et le sang en grande quantité, pas forcément évident à gérer, notamment pour du personnel qui débute. L’endroit où se déroulent les abattages est d’ailleurs nommé « la tuerie » par les intervenants. Si au début, le film ne parle pas franchement de notre goût pour la viande, il y vient progressivement et montre ce que personne ne souhaite voir : comment les animaux sont abattus, saignés, puis découpés. Les jolies vaches qui paissent tranquillement dans les prés, on leur tranche la carotide pour les saigner, on leur coupe les pattes. Des vaches sans pattes suspendues ne donne pas une image très ragoûtante du steak. Les employés en « tuerie » parlent des réactions parfois terribles après le coup de pistolet. A se demander quel est l’état réel de la mort. Ce qu’on retrouve souvent et qui est assez étonnant, ce sont les cauchemars qui hante les nuits des travailleurs. En allant travailler dans un abattoir, on se doute qu’on va voir des choses pas forcément jolies, mais ça n’empêche pas d’avoir un fort impact psychologique. Même si on voit toutes les étapes de transformation, on ne voit pas dans le documentaire comment on tue la bête, image peut-être trop taboue pour qu’on la laisse filmer. Néanmoins, tout ceci n’empêche nullement les travailleurs  de consommer de la viande et de manger des sandwiches au jambon à la pause déjeuner. Le documentaire n’est pas une pamphlet contre la consommation de viande, et pour le végétarisme. Pourtant, si de telles usines existent, c’est qu’il y a une forte demande derrière et il faut peut-être se demander d’où vient ce besoin de consommer autant de viande.

Le dvd est disponible chez l’éditeur Shellac. Il contient un livret dont la lecture est un indispensable complément au film, car y sont expliquées les intentions de la réalisatrice et la façon dont elle s’y est prise pour aller à la rencontre des gens et recueillir leur parole.

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