Under the skin, de Jonathan Glazer 2


Venu en observateur sur Terre, un extra-terrestre déguisé en Scarlett Johansson erre dans la campagne écossaise. Il use de son corps attractif pour kidnapper des hommes et les plonger dans un étrange bain d’huile.

Oeuvre abstraite et conceptuelle, on a envie de la ranger à côté des Gaspar Noé et des Philippe Grandrieux, pas loin non plus des anciens Cronenberg. Malgré ces influences fortes, le réalisateur trouve son propre ton et livre une petite bombe de cinétrangeté, qui fait plaisir à voir à l’heure où la SF se résume à des monstres ou robots géants qui se tatanent encore et encore, c’est que le début.

D’un côté, le choix de Scarlett Johansson est audacieux. Après tout, c’est la starlette que les blockbusters s’arrachent à coups de millions de dollars (Lucy, Avengers, etc.) et qu’elle s’intéresse à un projet aussi bizarre et petit dénote d’une volonté de se mettre en danger, un signe d’intelligence. D’un autre côté, c’était évidemment la candidate parfaite car son corps est censé être un canon de beauté, le piège irrésistible qui va faire défaillir les hommes. Pour autant, son physique reste assez étrange et le film ne manque pas de le souligner, contrairement aux blockbusters précités qui font tout pour la rendre L’Oréal ou Dior. Ici Scarlett paraît petite (en vrai, elle fait effectivement 1,60m) et elle est mal fagotée avec son legging et sa fourrure. Même nue, on la voit un peu gironde, la poitrine imposante et les fesses excessivement rebondies. Ses lèvres pulpeuses et ses formes font tâche dans la campagne écossaise où les physiques sont comme les accents, anguleux et incompréhensibles. En fait, l’actrice paraît elle-même être une extra-terrestre une fois plongée dans cet environnement. Mais la subjectivité du beau est la grande question du film et toute la recherche consiste à savoir s’il se trouve quelque chose sous la peau. Les premiers kidnappings montrent des comportements masculins peu reluisants. Les hommes semblent désincarnés, incapables d’établir une relation avec l’autre sexe autrement que sous l’angle de la copulation. Derrière ce film expérimental, Glazer cache peut-être un propos très critique : est-on capable de voir au-delà des apparences et des artifices de la féminité ? De manière ironique, le film de serial-killer est ici pris à l’envers. C’est la femme qui chasse et les hommes qui sont les proies. A bord de sa camionnette bizarre, elle sillonne les banlieues et les zones industrielles, ramène ses victimes dans une maison abandonnée.  Tout le folklore du tueur en série est présent. L’entreprise du réalisateur est donc étrange mais courageuse : elle consiste à se mettre à la place d’une femme et à porter un regard sur les hommes.

Issu du vidéoclip et de la pub, Jonathan Glazer a évidemment soigné l’aspect visuel. On peut dire qu’on est bien servis à ce niveau avec des séquences aussi surréalistes que terrifiantes. Comme le réalisateur adopte le point de vue de l’E.T., il en résulte une mise en scène glacée, dénuée de toute émotion. Elle observe sans juger ce qui, du point de vue du spectateur, peut confiner à l’horreur quand on voit avec quel détachement est filmée la détresse d’un petit enfant. Pas de doute là-dessus, Under the skin contient quelques images traumatisantes qui fait que l’on aura du mal à l’oublier. Ses images et son atmosphère sonore très riche lorgnent du côté de Grandrieux. L’idée est de faire passer des sensations à travers le média cinéma en le sublimant, en allant au-delà des règles tacites. La plupart du temps, c’est réussi.Cependant, le film multiplie aussi un peu trop les plans poseurs arty atteint par moments (assez rares) du syndrome Sundance. Des cartes postales de l’Ecosse ou des plans de Scarlett Johansson qui scrute le monde à travers le brouillard pendant de longues minutes… Mouais. On aimerait parfois que ça avance plus vite et que l’on élimine les choses qui n’amènent rien ou pas grand chose. Généralement, ce genre de trip expérimental a généralement un défaut : il ne sait pas où il va. Que l’on se rassure, le film raconte une histoire, et il y a un moment de l’histoire où les choses changent, lorsque l’extra-terrestre fait une rencontre avec un humain différent. Et donc le film a aussi une fin. Pourtant, on reste un peu frustré. Les idées sont audacieuses, mais cela manque d’ambition et de réelle folie. En dehors des séquences choc, le tout reste un peu trop sage et trop policé, trop sundance. Enfin, seulement si l’on parvient à ne pas être hypnotisé par l’atmosphère dérangeante et les violons zézayant qui mettent mal à l’aise au possible. Et à l’image des victimes de l’histoire, on a quand même du mal à se sortir de ce bain de ténèbres huileuses.

usin8

 


A propos de Jérôme

toute-puissance mégalomaniaque, oeil de Sauron, assoiffé de pouvoir et d’argent, Jérôme est le father de big brother, unique et multiple à la fois, indivisible et multitude, doué d’ubiquité. Il contrôle Cinétrange, en manipulant l’âme des rédacteurs comme des marionnettes de chiffons. Passionné de guerre, il collectionne les fusils mitrailleurs. Le famas français occupe une place d’exception dans son coeur. C’est aussi un père aimant et un scientifique spécialisé dans les nouvelles technologies de l’information. Pour faire tout cela, il a huit doppel gangers, dont deux maléfiques. Il habite au centre du monde, c’est-à-dire près de Colmar.


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2 commentaires sur “Under the skin, de Jonathan Glazer