Electric Boogaloo, de Mark Hartley


EB

« Rhâ, les années 80 blablabla… Post-Nouvel Hollywood chlika chlika… Époque glorieuse de la série B fap fap fap splouch. » Tel pourrait souvent se résumer le discours de l’érudit bissophile trentenaire – approchant tranquillement la quarantaine – dès que la discussion s’oriente vers cette décennie. Et la raison en est simple : Pour beaucoup, on deale là avec de la dure, de la came uncut, du cocktail 50 % vécu, 50 % affect, 100 % nostalgie. Ou alors on touche à l’un des moteurs de l’inspiration, sur ce qui fait, par exemple, qu’un individu comme votre serviteur vienne se compromettre dans la rédaction d’articles douteux pour divers fanzines. Dont les deux tomes du hors-série Nos années 80 de Cinétrange. #jesuiscorporate.

Nouvelle pierre à l’édifice turgescemment dressé à la gloire des eighties, Electric Boogaloo a de gros arguments pour lui. Ce documentaire australien traite d’une maison de production emblématique dont le nom et le logo se sont gravés au fer rouge dans le cortex visuel de pauvres garçons prépubères : La Cannon Group. Le fournisseur international de ninjateries blanchies au Stars & Stripes, de chucknorrisseries qui bavent sur les rouleaux et de justice dans la ville en boucle.

Cannon

Et traiter de la Cannon ne peut se faire sans traiter du dynamic duo israélien Menahem Golan / Yoram Globus, deux prophètes en leur pays venus quérir fortune à la Mecque du Cinéma et qui la trouveront, pour le (plus ou moins) meilleur et pour le (relativement) pire. Car l’une des choses qui ressort de ce doc, c’est à quel point la Cannon est à l’image des deux cousins, à la manière d’un enfant légitime. Pour ce faire, le réalisateur Mark Hartley a réuni une quantité assez conséquente de témoins. Certes, autant le dire tout de suite, il manque des noms, à commencer par Golan et Globus eux-même, qui préféraient alors se réserver pour leur propre doc, The Go-Go Boys ; ou Chuck Norris, qui n’intervient qu’à travers des images d’archives ; ou Shô Kosugi, à peine cité ; ou Jean-Claude Van Damme, qui avait fait à l’époque des pieds et des mains – littéralement – pour que Golan lui donne sa chance ; ou Jean-Luc Goddard à propos de la production de son King Lear, juste pour le lolz… Mais soit. Le panel ici rassemblé (Sam Firstenberg ! Luigi Cozzi ! Mark Goldblatt ! Tobe Hooper ! Bo Derek ! Sybil Danning ! Franco Nero ! Michael fuckin’ Dudikoff ! Et plein d’autres !…) permet largement de dresser un portrait contrasté de ce dragon bicéphale, ce couple complémentaire formé par l’exubérant Golan, le wannabe artiste dionysiaque, le « Jabba le Hutt sous crystal meth » (sic), le bateleur au bagou d’enfer, et le réservé Globus, le cousin fidèle, le business man.

Dans ce portrait, la palette de couleurs est large. On y trouvera du mépris (Franck Yablans, ancien directeur de la MGM, très rude vis à vis du travail des deux nababs), de l’amertume, de la colère voire des noms d’oiseaux… Mais aussi de l’émotion (Franco Zeffirelli, à propos de sa collaboration avec la Cannon pour son Otello), de la tendresse, du respect et beaucoup de rires. Loin du cliché des producteurs branchés cigares/starlettes, Golan et Globus apparaissent comme des passionnés, des hyperactifs frapadingues plus enclin à claquer du flouze à faire de la vente à la criée de pitchs improbables au festival de Cannes qu’à frayer dans les clubs en vue. Des amoureux de cinoche, donc, mais des amoureux naïfs, emphatiques, immatures, incapables du moindre recul, ayant autant la capacité de dénicher des concepts porteurs que de les flinguer dans la minute qui suit. Une idée résumée par le titre du film : Electric Boogaloo est une référence directe au cataclysmique film éponyme de la Cannon, suite de leur succès Breakin’ et depuis devenu une expression idiomatique pour désigner une sequel moisie.

Extrêmement dense, Electric Boogaloo enchaîne les témoignages sans aucun temps mort. À croire que Mark Hartley voulait coller le rythme de son film à la personnalité exubérante des Go-Go Boys. On pourrait d’ailleurs reprocher au film de trop s’appuyer sur ces intervenants, le montage enlevé des interviews et ne jamais pousser plus avant l’analyse. Mais au delà de la succession d’anecdotes, c’est aussi le système de fonctionnement de la Cannon et son évolution qui sont mis à jour : De l’indépendance des petits budgets roublards à la quête de respectabilité en passant par le deal mortifère avec la MGM, du gonflement de la bulle spéculative jusqu’à son éclatement, entre vilains nanars surgonfflés (The Apple), coulages de licence (Superman IV), vraies réussites (Runaway Train) et films d’exploitation légendaires (ai-je vraiment besoin d’en citer ?) c’est un morceau non négligeable de l’Histoire du Bis US qui est ici mis en perspective et en contexte. Mine de rien, la Cannon va ouvrir des voies novatrices et se payer le luxe de servir à la fois d’exemple et de contre exemple à ses dauphins directs (Nu Image) ou indirects. Rien que pour ça et pour sa galerie hétéroclite d’intervenants qu’on n’a pas souvent l’occasion d’entendre, Electric Boogaloo demeure un document précieux, qu’on aime ou pas les productions Cannon.

Et encore, c’est pas tout… Non seulement vous apprendrez que Michael Dudikoff imite très bien Menahem Golan, mais le doc a aussi le bon goût de prendre le temps de dresser un rapide portrait de Michael Winner et le Grand Esprit sait à quel point on parle trop peu du réalisateur de Chaco’s Land et The Mechanic….

Disponible en DVD.


A propos de Nunzio

Nunzio n'a pas un prénom courant, mais il le vit bien. Par égard pour autrui, il prend l'identité pas secrète et plus facile à retenir de Noon (ou Ze Noon) et officie en tant qu'artiste indépendant. Il dessine, il met en page, il infographe, il auteurise et il chronique. Même qu'il fait du théâtre. Bref, Nunzio est assez peu socialement utile.

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