Réalité de Quentin Dupieux


Au cœur d’un entrelacs de récits gigognes, une histoire s’impose. Celle de Jason, un cadreur de plateaux télé qui souhaite réaliser un film d’horreur de série Z, intitulé Waves, où des téléviseurs tuent les gens par le biais d’ondes mortelles. Le sujet fait d’ailleurs écho à Halloween 3 le sang du sorcier, de Tommy Lee Wallace.  Il soumet l’idée à un producteur complètement allumé, Bob Marshall (Jonathan Lambert, sensationnel), enchanté par le projet à condition que Jason trouve en 48 h le gémissement parfait. La rencontre entre l’apprenti cinéaste et le producteur procure de savoureuses séquences grâce à des dialogues hilarants et un sens parfait du timing. Mais autour de ce pitch, se greffe une multitude de récits, cauchemars, rêves, fictions qui se croisent, s’entrechoquent, se frottent entre eux, d’une façon à la fois inattendue et logique. Tout s’imbrique sans que jamais l’on ne distingue ce qui appartient au réel ou au rêve. Car chez Dupieux l’onirisme ne passe pas par des trucs  de cinéma comme chez un Terry Gilliam ou un Michel Gondry. Il n’use pas d’artifices, d’angles de caméra tarabiscotés, de flous artistiques, de ralentis insistants… bref de tout un bric à brac sursignifiant la singularité d’un univers codé. Au contraire, on est frappé par la précision et la sobriété du style, la fluidité du montage et la beauté d’une lumière surexposée mais jamais agressive. Une douceur émane de ces textures cotonneuses, baignant dans un climat poétique où perce en même temps une inquiétude diffuse, celle de la tranquille banalité des choses, soudain  bousculée par un détail incongru.

Réalité, titre au combien ironique, ne traite jamais de la frontière ténue entre le réel et l’imaginaire comme beaucoup de films similaires, mais de la logique absurde des rêves et des liens qui se tissent entre eux. Tout le projet de Réalité tient dans ce drôle de postulat. Il s’agit d’une série de rêves qui s’entremêlent, s’entrecroisent et se contaminent.

Chacun des protagonistes va entrer dans le rêve de l’autre par un effet vertigineux de récits en boucle. Une petite fille est obsédée par la vision d’une cassette vidéo sortant des entrailles d’un sanglier. Un producteur boucle un film expérimental d’un ancien documentariste qui met en scène l’histoire de la petite fille. Un animateur d’une émission culinaire est persuadé d’avoir de l’eczéma alors que tout se déroule dans sa tête. Le directeur d’une école se déguise en femme dans ses rêves ou ceux des autres. Tous ces petits bouts de vie (ou de film) invitent le spectateur à se plonger au cœur d’une œuvre, non pas expérimentale, mais surréaliste, évoquant furieusement le Buñuel du Fantôme de la liberté.

Dupieux laisse provisoirement le non sens, l’absurde et surtout l’aspect conceptuel de ses précédents longs métrage pour mieux dérouler un univers plus ambigu et touchant où, peut-être pour la première fois depuis Steak, les personnages parviennent à exister. Alain Chabat prête sa bonhomie, son physique immédiatement sympathique et son air lunaire au monde de Dupieux. Il en ressort un film incarné, sensible et angoissant, une œuvre qui interroge aussi le statut incertain de l’artiste perdu dans ses propres chimères, une sorte de 8 ½ en miniature, sans la grandiloquence de Fellini. Les références, nombreuses, notamment aux deux David, Cronenberg et Lynch, ne détraquent jamais le film, ne le rendent jamais bêtement abscons pour quelques happy few. La cassette vidéo qui obsède Reality (c’est le nom de la gamine) renvoie évidemment à Videodrome. Et ce jeu ludique autour du ruban de moëbius, en multipliant les pistes et possibilités d’entrées dans le récit, évoque Lost highway et Mulholand drive.

Réalité est un beau film mélancolique, une des rares réflexions pertinentes sur la logique des rêves sans jamais  tomber dans les travers de l’imagerie pseudo-poétique ou l’intellectualisme pénible d’un certain cinéma onirique. Quentin Dupieux retombe toujours sur ses pattes et essaie d’être le plus simple et modeste possible pour traiter un sujet aussi casse-gueule. La réussite et totale.

(FRA/BEL-2014) de Quentin Dupieux avec Alain Chabat, Jonathan Lambert, Elodie Bouchez

Sortie en dvd et blu-ray le 18 juin 2015.

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A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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