Suite Armoricaine, de Pascale Breton 4


Françoise, enseignante en histoire de l’art, revient dans sa région natale, pour travailler à l’université de Rennes. Elle va replonger dans son passé, via une intrigante photo de groupe en noir et blanc, qu’un de ses anciens amis lui fait parvenir. Cette photo, prise en 1981, va faire resurgir des fantômes  et rouvrir des blessures qu’elle croyait fermées à jamais. En parallèle, Ion, un jeune étudiant un peu perdu, débarque à la fac au même moment. Leur destin va se croiser car ils ont un passé commun.

Au sein d’une production hexagonale de plus en plus convenue et timorée, Suite armoricaine impressionne par l’ambition du propos et les choix formels à l’œuvre au cœur d’un récit fleuve de 2h28. Par l’ampleur de sa mise en scène et la richesse  de son scénario gigogne, ce deuxième film de Pascale Breton (un nom prédestiné), après Illumination sorti en 2004, sort des sentiers battus, frappe par l’audace de sa construction, l’originalité des thèmes abordés et le mélange des genres.

D’emblée, une grande qualité élève  ce film hors norme : son ancrage territorial n’apparaît pas comme un artifice inscrit à l’épicentre d’un décorum touristique dont le seul but serait l’étalage de beaux paysages provinciaux. Pascale Breton filme la Bretagne, et particulièrement Rennes et ses environs, notamment la forêt de Brocéliande, comme un lieu magique, mystérieux, sans jamais sombrer dans des clichés régionalistes ou pire, New Age. La cinéaste tente de s’imprégner de l’atmosphère particulière dégagée par cette région, de sa richesse culturelle, de son patrimoine et de la retranscrire à l’écran par la puissance symbolique des images.

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Suite armoricaine s’articule autour de deux récits parallèles mais différés dans le temps, ce qui permet à la réalisatrice de distordre la durée, de refilmer la même séquence d’un point de vue différent et d’opérer de subtils changement de perspective dans la conduite de l’histoire. La cinéaste, avec une grande sensibilité et une intelligence peu commune, évoque par petites touches impressionnistes un passé baignant dans un univers mi-new wave, mi-punk. Elle rend hommage sans nostalgie compassée ni rancœur aucune, à une génération insouciante et festive, traversée par la drogue, l’alcool, la musique et la mort.

Il n’y a aucune posture « revival » dans ce constat plus triste qu’amère. Mais Pascale Breton choisit aussi, via une galerie de personnages d’étudiants, de faire vivre le présent avec un souffle romanesque rappelant le cinéma d’une autre Pascale, Ferran,  la réalisatrice du génial Bird people.

Le film tente un pont entre l’ancien et le moderne, la culture ancestrale, la nostalgie de la période new wave  et le devenir d’une jeunesse vivante et ouverte. Ca fait un bien fou car on est loin de la jeunesse présentée sous ses travers les plus embarrassants, comme c’est souvent le cas dans le cinéma contemporain. Il y a une forme d’idéalisme candide chez la cinéaste mais surtout une affection profonde pour tous ses personnages.

Les deux figures centrales dynamisent le récit jusqu’à leur point de rencontre inévitable. Françoise, magnifiquement interprétée par Valérie Dréville, actrice de second plan qui trouve enfin un rôle à la mesure son talent, en spécialiste d’histoire de l’art. Ell doit percer un autre mystère que celui des peintures : l’énigme d’une photo datant de 1981 où elle doit surmonter une amnésie provisoire. En revanche, le jeune  Ion tente d’oublier également son passé, et surtout sa mère qui ne s’est jamais occupée de lui. Heureusement, il rencontre une jeune aveugle, l’un des beaux personnages secondaires du film. Cette dernière est sensible aux ambiances, aux climats, à la brise étrange qui envahit cette Bretagne crédible et mystérieuse, bucolique et citadine, loin du pittoresque ambiant.

Suite armoricaine, est une étonnante réflexion sur la mémoire au sens global du terme, traversée par une mise en scène inspirée qui tente de percer l’indicible, l’invisible, notamment en creusant ce qui se cache derrière les paysages de cette Bretagne assez fascinante. Et presque mystique !

(FRA-2016) de Pascale Breton avec Valérie Dréville, Kaou Langoët, Elina Löwensohn, Manon Evenat

Sorti en DVD chez Blaq out

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A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.


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4 commentaires sur “Suite Armoricaine, de Pascale Breton

  • Benjamin

    Tu parles d’un pont avec raison c’est tout le sujet de l’aménagement présenté en générique. Un pont entre soi maintenant et soi enfant, si je peux me permettre de compléter les sens que tu lui donnes. J’ai été très enthousiaste avec ce film que j’estime être un des tout meilleurs de l’année.

  • Anne

    Je suis d’accord sur toute la ligne avec cet article, qui retranscrit si bien les intentions et l’atmosphère du film. Un des meilleurs films de l’année, que j’ai déjà revu trois fois à quelques semaines d’intervalle.

  • Léo

    Sounds cool. Je suis juste très inquiet de ça : « un souffle romanesque rappelant le cinéma d’une autre Pascale, Ferran, la réalisatrice du génial Bird people. »
    On en a pas causé ici, je crois, mais Bird People a été pour moi un vrai calvaire de spectateur, et je crois que je suis encore énervé rien que d’y repenser (ça y est, j’ai les doigts qui tremblent).

  • manu

    ben écoute Léo on en parlera si je viens un de ses quatre mais je défens bec et ongle Bird people.