Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg 1


Suite à la mort accidentelle de leur fille, noyée dans un lac, les Baxter s’exilent afin de changer d’air. Le mari, architecte, est embauché par un prêtre pour rénover une église en perdition. Sa femme tente de surmonter une dépression liée à la tragédie. Un jour, dans un restaurant, elle rencontre deux vieilles femmes étranges dont l’une est à la fois aveugle et voyante. Cette dernière lui assure que sa fille va bien, qu’elle est heureuse là où elle est. Mais qu’elle s’inquiète pour le couple. Comme un mauvais présage planant sur leur tête. Entre rencontres singulières, silhouettes maléfiques et visions inquiétantes, la vie du couple va se trouver bouleverser. Présent, passé et futur vont se télescoper jusqu’au dénouement imprévisible et bouleversant.

Après son escapade au pays des kangourous avec son chef d’œuvre panthéiste Walkabout, Nicolas Roeg, toujours à l’affût d’expérimentations et de renouveau, change radicalement de registre en s’emparant d’une nouvelle de Daphné Du Maurier, écrivain qui inspira Alfred Hitchcock pour Rebecca et Les Oiseaux.

Dès le prologue asphyxiant, Nicolas Roeg donne le ton. Il s’agit d’un condensé de l’art décalé de la mise en scène du cinéaste, s’emparant d’un montage en contre temps pour briser le récit linéaire et en créer un autre plus sensitif. Ce qui frappe, c’est l’intuition de lier les images les unes aux autres comme un œuvre picturale en cours de réalisation. Il s’en dégage une force plastique anticonformiste brisant la narration classique. A l’avant-garde des innovations esthétiques de l’époque, le cinéma de Nicolas Roeg ose tout, anticipe d’une bonne décennie les arabesques graphiques d’un David Lynch. Un cinéma hypnotique, sensoriel et réflexif. Mais la réflexion passe avant tout par des associations d’images et d’idées, des flux de signes et symboles contaminant littéralement un film saturé de ses propres effets. Le résultat pourrait être éreintant, hors c’est juste magnifique, à l’instar de la scène d’amour physique entre l’architecte et sa femme, l’une des plus sensuelles jamais filmées : un moment de grâce qui  bouleverse la notion de temps créant ainsi une émotion très forte.

Le cinéaste nous immerge dans une ambiance à la lisière du fantastique. Il nous embarque au cœur de la ville de Venise qui n’avait jamais été filmée sous un angle aussi morbide. Loin des clichés touristiques, elle véhicule un climat oppressant sans néanmoins perdre de sa splendeur.  Mais cette dernière n’a rien d’ostentatoire. Elle est secrète, comme enveloppée dans le poids du passé et les vieilles superstitions religieuses. En apparence, Roeg montre même la cité des doges rongée par la décrépitude, avec ses ruelles sales qui ne mènent nulle part, ses églises abandonnées, ses maisons en friche. Mais il suffit de gratter un vernis défraîchis pour en ressentir une certaine beauté.

Le réalisateur, fortement aidé par la partition mélancolique de Pino Donnagio et les images fascinantes signées Anthony Richmond, se fraie aussi un passage du côté du giallo. Il apporte sa pierre à l’édifice à un genre qui le lui rendra bien comme en témoigne les épatants Nero Veneziano d’Ugo Liberatore et Solamente nero d’Antonio Bido, très influencés par le style du britannique.  Habile mélange d’histoire de fantômes et d’intrigue criminelle morbide, Ne vous retournez pas confirme la place très à part de son auteur, s’emparant du cinéma de genre pour mieux le subvertir et l’étoffer d’une dimension émotionnelle inédite.

En maître du montage syncopé et des récits complexes, Nicolas Roeg transcende les codes du thriller surnaturel et livre une œuvre inquiétante justifiant les motifs esthétiques les plus singuliers : un cadavre d’enfant flottant sur l’eau, la silhouette en ciré rouge déambulant dans les rues, une vieille dame aveugle sur une péniche. Autant de moments fulgurants qui imprègnent la rétine, jusqu’au final mortifère et paroxystique. Et d’une logique implacable.

Ne vous retournez pas est un grand film moderne, influence majeure de tout un pan du cinéma contemporain, de David Lynch à Brian De Palma, en passant par Richard Kelly (Donnie Darko). Une réussite à tous les niveaux tant plastique qu’émotionnelle.

(ITA-GB/1973) de Nicolas Roeg avec Donad Sutherland, Julie Christie, Arthur Kennedy. Edité Par Potemkine en Blu-Ray/DVD. Durée : 110 mn. Langue : Anglais. Sous titres : Français. Format : 16/9

Bonus : Entretien avec Jean-Baptiste Thoret


A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.


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Commentaire sur “Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg

  • Léo

    Mais carrément ! J’ai vu il y a peu l’étonnant « Anima persa » de Dino Risi, qui m’a l’air lui aussi de lorgner sur « Don’t look now » dans sa représentation d’une Venise en pleine déliquescence. Les années 70 ont certainement marqué un tournant pour la Sérénissime, qui reste un peu putride de nos jours, mais pas des les élégiaques splendeurs de ce temps enfui. (Cherchez pas, je voulais coller élégiaque quelque part). 10/10 pour l’ambiance du palais pourri à double fond, et 10/10 pour le jeu de Vittorio Gassman. Ça doit déjà nous faire à peu près 20. On enlève quatre points pour l’intrigue à twist assez évidente, et on rajoute 2 pour l’italien de Catherine Deneuve. On divise par deux, on tempère de 25%, voilà, c’est cuit.