Ten Years, anthologie Hong-Kong 2025


Qu’arrive-t-il à Hong Kong ? Qu’est-il arrivé au cinéma Hong-kongais ? Juste après la rétrocession du territoire à la Chine, aux environs de l’an 2000, Tsui Hark, Wong Kar-wai, John Woo voire Stephen Chow étaient au top de leur popularité mondiale. De Matrix à Kill Bill, le cinoche hollywoodien tressait des guirlandes pétillantes en accolade à un quart de siècle de cinéma de genre ultra inventif. Les vraizamateurs se méfiaient. Ils avaient raison : l’hommage tonitruant était un enterrement de première classe.

Avec l’entrée progressive d’HK dans le giron de la Chine communiste – jusqu’en 2047, le contrat qui lie ces deux entités a pour intitulé « un pays, deux systèmes » – toutes les industries sont amenées à harmoniser leur mode de fonctionnement. Entendre : les Hong-kongaises à se plier aux modèles de celles du continent. Et tout particulièrement celles en lien avec la culture, le divertissement, la propagande.

 

Ten Years est un film à sketch fauché, bricolé à partir de 2013 par de très jeunes cinéastes de l’archipel. J’ai pas leurs âges, mais à voir leur tronche dans les boni, s’ils ont trente ans aujourd’hui c’est le bout du monde. La question que pose Ng Ka-leung à ses camarades est : « peut-on imaginer comment sera HK dans dix ans ? » Les premiers retours sont divers et enthousiastes, on s’engage à créer en commun un objet filmique indépendant, une compile pour cinéclubs, une carte de visite pour jeunes réals. Et puis, en 2014, en pleine préparation du projet, c’est le Mouvement des Parapluies. L’investissement du quartier d’affaire par des milliers de jeunes inquiets pour leur avenir. Violences policières, intervention des triades. Certains des aventuriers de Ten Years décident de revoir leur copie de fond en comble.

Quand le film sort finalement, à la toute fin de 2015, il bénéfice d’un accueil sans mesure avec son budget ou même son ambition, défonçant le dernier Star Wars dans les cinémas où il est projeté. On le montre dans la rue. On le nomine aux Césars locaux, la télé chinoise refuse de diffuser la cérémonie, il gagne, Pékin qualifie le film de « virus mental ». L’industrie locale est déchirée : Ten Years est trop politique, trop explicitement inquiétant. Il parle trop fort. On accuse à juste titre le film de ne pas être très bon. Une anthologie de courts réalisés sans blé par une nouvelle génération d’artiste. Un cinéma parfois maladroit, mais qui sait une chose : il refuse d’être désengagé.

Ten Years est exemplaire sur une question délaissée et qui m’intéresse fichtrement : en quoi anticiper l’avenir proche et le donner à voir est un acte politique à part entière.

Pistes de réponses :

 

 

Extras – Kwok Zune

Après une bavure policière raciste, certains veulent imposer à HK des lois de sécurité rappelant le Patriot Act / l’État d’Urgence. Par le biais des triades, on organise un vrai-faux attentat gauchiste dans une kermesse locale. Court métrage en noir & blanc tourné presque comme un docu, avec un côté burlesque qui rappelle le Jarsmush des débuts. L’idée est très chouette : comment le politique traverse tout un chacun au-delà des engagements conscients. On lit aussi nettement le thème très contemporain de l’alternative truth et de la théorie du complot.

 

Season of the end – Wong Fei-Pang

Au terme de toute chose, un couple solitaire recueille des échantillons du monde pour en conserver la trace. SF métaphorique sur la disparition frénétique de HK, sur l’absence de mémoire de la ville. C’est poétique et un peu hors-sujet, c’est aussi le segment le plus beau plastiquement, avec au milieu du récit un festival visuel qui lorgne du côté de Terrence Malik. J’aime les vieux musées, les maisons abandonnées et le cyberderelict, donc j’abonde.

 

Dialect – Jevons Au

Très frontalement, la question de la langue. À Hong-Kong, les gweilos parlent anglais et les locaux  cantonais, alors que le reste de la Chine cherche à s’unifier sous la bannière du mandarin (appelé ici du terme administratif putonghua, « langue commune »). Jevons Au imagine qu’en 2025 le cantonais est peu à peu interdit d’usage dans l’archipel. Il ne dit pas grand-chose de plus, mais pose clairement l’angoissante question de la perpétuelle colonisation culturelle, et de l’impression d’infériorité que véhicule la langue maternelle des Hong-kongais.

 

Self-Immolator – Chow Kwun-Wai

Le moins bien fini des cinq films et, en même temps, le plus clair et le plus audacieux politiquement. Mélange de documentaire du futur et de fiction, il propose des interviews fictives autour de l’avenir des luttes. Chow Kwun-Wai esquisse la possibilité (presque taboue aujourd’hui) d’un vaste mouvement pour l’indépendance du territoire. Il œuvre depuis la Révolte des Parapluies, dont il reprend les codes et certains rushs, pour imaginer un avenir très sombre, dans lequel les militants pourraient recourir à l’immolation par le feu et où le PCC utiliserait directement la mafia comme main d’œuvre. Ça parle de censure, d’engagement citoyen, de violence politique au quotidien. C’est très audacieux et hétérodoxe et, après visionnage, on a un peu peur pour l’avenir du réalisateur, à l’heure où des libraires peuvent se faire kidnapper sur l’île par les autorités pékinoises.

 

Local Egg – Ng Ka-leung

L’histoire du dernier épicier à dealer des œufs produits localement. C’est, évidemment, une métaphore de la reprise en main économique du territoire par la Chine, de la disparition progressive de toute possibilité d’existence autonome. C’est aussi, à mes yeux, le meilleur film des cinq, parce que très bien équilibré entre forme et fond, et véhiculant un peu d’optimisme sur la suite. L’univers est très sombre, les enfants y sont embrigadés dans des milices et deviennent les garants d’une censure abrutie. Il y a la question de l’héritage, clairement, de ce que nous laisserons après nous. Il y a la bêtise et la résistance à celle-ci.

 

 

Ten Years a évidemment buzzé de fou sur les réseaux sociaux à l’heure de sa sortie. Le double hashtag était : « déjà trop tard » / « pas encore trop tard ». C’est une des nombreuses questions que porte la compilation : des questions qui ont à voir avec des problématiques géopolitiques très lointaines, mais aussi des réalités très reconnaissables pour nous.

Comment lutter et contre qui ? En qui avoir confiance quand la manipulation semble être universelle ? Qui fabrique l’opinion ? « Je ne me suis jamais demandé si c’était possible ou non. Je me posais seulement la question de savoir si c’était juste » clame un jeune martyr avant de s’immoler. Plus précieux encore, peut-être, l’épicier quarantenaire en 2025 – nous pour ainsi dire : « Ne vous habituez jamais à ce qui vous est imposé d’injuste. C’est parce que nous l’avons fait que nous en sommes là aujourd’hui. »

Ten Years est un film anthologique chinois, réalisé par Ng Ka-leung, Jevons Au, Chow Kwun-Wai, Fei-Pang Wong et Kwok Zune. Il est sorti en décembre 2015 à Hong-Kong et est dispo tout à fait illégalement en ligne (sous-titres mandarins & anglais) :

https://www.dailymotion.com/ten_years


A propos de Léo

écrivain du XIXème, poète maudit du XVIIIème, Léo fut auteur de nouvelles et a publié le roman de sa vie : Rouge Gueule de Bois, ambiance apocalypse alcoolique. Il traîna ses guêtres dans les favellas, il participa à la Révolution d’Octobre et milite aujourd’hui pour l’abolition du droit d’auteur. Malheureusement, il finit sa carrière en tant que pigiste à Cinétrange. Dans l’horoscope de Tolkien, c’est le troll rieur. Il est là. Domicilié à Strasbourg, ou à Rio.

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