Jusqu’à la bête, de Timothée Demeillers

Erwan est en taule pour dix-huit ans. Avant ça, il a passé quinze ans dans les frigos d’un abattoir industriel de la banlieue d’Angers. Avant « ça ».

Jusqu’à la bête – deuxième roman de Timothée Demeillers, dont je ne sais rien – parle des conditions de vie du prolétariat en deux-mille-dix-et-quelques. Il y a l’usine, bien sûr, la production de bouts de bidoche sales mais pas trop, un peu sanglants mais appétissants. Il y a les cadres de l’exploitation, les cadences, les rapports de force. Et puis il y a tout le reste : les insomnies, les drogues pour tenir, le corps qui morfle, la tête qui refuse de partir en vacances, Cyril Hanouna, Nostalgie dans la voiture, les amours impossibles.

Jusqu’à la bête est un faux roman noir où le suspense importe peu. Un long poème en prose, sans forcer, un monologue intérieur, peinture naturaliste du monde tel qu’il est. Personne, à ma connaissance, ne fait ça en littérature en ce moment, parce que c’est affreusement difficile. Ça se voit tout de suite si c’est pas tout à fait honnête, tout à fait maîtrisé.

Il y a des pages superbes dans ce bouquin, des morceaux d’anthologie sur les sous-préfectures abandonnées, sur les ZAC, sur l’aliénation par le boulot, sur les Super U.

Jusqu’à la bête décrit un monde qui est notre monde et sur lequel l’art ne se penche jamais; par pudeur, par incompétence ou – plus vraisemblablement encore – par mépris de classe. C’est un livre noir et hanté, une tragédie dont on sait déjà tout, parce qu’elle est un des aspects de notre vie.

C’est très bien. Je vous le recommande.

Roman de Timothée Demeillers paru aux éditions Asphalte à la rentrée 2017 (ça coûte 16 boules mais c’est pas très épais, ça peut se voler)

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