Carnival of Souls, de Herk Harvey

Un terrible accident de voiture a lieu sur un pont. Mary, une jeune femme, s’en sort indemne. Elle décide de changer de vie et accepte un poste d’organiste pour une église dans une ville voisine. Mais des visions cauchemardesques obscurcissent un voyage qui finira par prendre tout son sens.

Resté malheureusement inédit dans nos contrées, Carnival of souls a acquis le statut tant convoité par d’autres de « film culte ». Appellation d’autant plus méritée que l’œuvre singulière d’Herk Harvey resta invisible aux yeux des cinéphiles pendant plus de 30 ans. Le film ne s’embarrasse pas d’exposition laborieuse. L’accident de voiture, le sort miraculé de l’héroïne et sa soudaine envie de changer de vie sont rapidement traités.

Ce préambule furtif traduit l’optique du réalisateur de conduire un récit à la première personne à l’instar de certaines grandes œuvres littéraires fantastiques. Tout est perçu à travers le regard de l’héroïne. La subjectivité de l’action entraîne le spectateur dans un maelström d’images mentales. On se demande constamment quelle est la part de réel et quelle est la part de fantasme. A la manière de Cat people de Jacques Tourneur,  le film nous immerge dans les dédales du cerveau perturbé de Mary. Le spectateur, pris dans la tourmente de l’ambiguïté, ne cesse d’émettre deux hypothèses ambivalentes. Mary est-elle en proie à une folie latente ou est-elle entourée de forces maléfiques ?

Sa première vision à travers le reflet de la vitre de sa voiture est effrayante. Le teint livide, le sourire inquiétant et les yeux exorbités, cette présence fantomatique rentre au panthéon des figures emblématiques du cinéma d’épouvante. Cette apparition a dû inspirer un certain nombre de croquemitaines célèbres  dont le Tall man dans Phantasm, ou Freddy Krueger dans Les griffes de la nuit.

Le twist final qui anticipe  la mode actuelle des retournements de situations improbables apporte une réponse partielle aux interrogations que suscite la projection de cette expérience particulière, à la fois désuète, pour l’hommage au muet, et moderne pour la narration gigogne dans la dernière partie. Mais loin de tout résoudre en un claquement de doigts, la révélation ne cesse d’alimenter d’autres questions plus profondes en connivence avec des interprétations psychanalytiques et métaphysiques.

Pourtant en apparence,  Carnival of souls ne diffère pas dans sa première partie d’un épisode de la 4ème dimension. Il évoque même le fameux Auto Stoppeur : la même présence fantomatique comme signe révélateur hante les deux œuvres. La chute est similaire. Le scénariste de Carnival of souls récuse avoir copié l’épisode écrit par Rod Sterling. L’idée du film lui est venue à partir d’un rêve qui tournait autour d’un parc d’attraction désaffecté. Tout le reste s’est mis en place au jour le jour, dans une œuvre libre et improvisée (au désarroi, paraît-il, de l’actrice principale).

Carnival of souls  s’affranchit courageusement des ornementations conventionnelles des films d’épouvante de l’époque pour s’inscrire dans une réelle modernité avec ses  décors minimalistes, sa direction d’acteur désincarnée, son script onirique, ses  images mentales sans logique apparente. La structure classique des codes en vigueur est brisée dès que le personnage passe de l’autre côté du miroir. On oubliera pas de sitôt la séquence splendide où l’actrice devient invisible aux yeux des autres. L’absence de son confère à cet instant une ambiance angoissante. Le chant d’un oiseau ramène Mary dans le royaume des vivants. Fascinant.

La neutralité « esthétique » de la mise en scène est en harmonie avec la psychologie d’un personnage rigide (frigide ?) et austère. Cette rigueur est contrebalancée par les visions oniriques et autres apparitions cauchemardesques qui atteignent leur point d’orgue dans le parc d’attraction abandonné. Un style expressionniste s’impose alors.

La trajectoire de Mary est peuplée de signes, symboles, pistes censés nous éclairer. Herk Harvey ne cherche pas à surprendre  mais à nous amener insidieusement à comprendre ce qui se trame. L’univers rectiligne de Mary  se délite et attirée par le parc d’attraction peuplé d’images anxiogènes, elle va être rattrapée par l’évidence morbide de son destin. Son errance entre les deux mondes va prendre fin. Cette manière d’osciller entre les mondes parallèles n’est pas sans rappeler l’univers d’un David Lynch qui considère à juste titre Carnival of souls comme l’un de ses films préférés.

Tourné avec  un budget dérisoire en un temps records, ce film dépasse miraculeusement sa vocation de série B fantastique en s’imposant comme un chef d’œuvre intemporel, toujours aussi énigmatique, 45 ans après sa réalisation. Un remake honnête mais fade fut produit par Wes Craven en 1998.

Une première fois sortie chez le Chat qui fume, le film est aujourd’hui disponible chez Artus Films dans une collection nommée « les classiques », qui comprend quelques perles dont Le fils du pendu de Frank Borzage et surtout le très beau Les 5 survivants d’Arch Oboler

(USA-1962) de Herk Harvey avec Candace Hilligoss, Frances Feist, Sidney Berger. Edition Artus films.Format image : 1. 33 (très belle copie restaurée). Audio : vost. Durée : 74 mn.

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