Retour vers le Feffs 2018, 2ème partie

Coups de coeur

Les lèvres rouges est un film de Harry Kumel sorti en 1971. Un couple se rend dans un grand hôtel à Ostende pour leur lune de miel. Ils vont très vite faire la connaissance d’une comtesse un peu particulière. Relecture du mythe du vampire à travers la figure de la comtesse Bathory, le film tend vers une ambiance fantastique tout à fait particulière.

La tristesse, le temps pluvieux, l’omniprésence de la nuit sont les éléments prenants de cette atmosphère. Ils contrastent complètement avec le personnage principal : la comtesse Bathory, jouée par Delphine Seyrig. Incroyable, volcanique, sensuelle sans trop en faire ou en montrer (tout de même : quelles bottes et quelles lèvres rouges !). L’actrice incarne à merveille cette volonté de garder cette jeunesse éternelle en jouant avec les personnages rencontrés tout au long de l’histoire.

Le film est inclassable car il tend autant vers la série B que vers le film d’auteur. Il s’inscrit tout à fait dans son époque (émergence du féminisme mais aussi érotisme). Delphine Seyrig fait partie des nouvelles femmes fatales des années 1970.

Friedkin uncut m’a encore plus marqué (il n’y a pourtant pas de femme fatale dans ce film). Certainement parce que William Friedkin est un des réalisateurs les plus importants du Nouvel Hollywood mais aussi parce qu’il m’a bluffé lors de sa masterclass en 2017 au FEFFS – le documentaire revient dessus quelques instants, à un moment où Friedkin rappelle que son cinéma n’est pas politique (bluff…).

Le documentaire est passionnant de bout en bout mais ne propose pas une mise en scène délirante. Il revient sur toute la carrière de Friedkin en proposant de nombreux points de vue, point fort du film. Evidemment, il s’intéresse surtout à sa période faste qui correspond à la période du Nouvel Hollywood (de French Connection à Cruising pour faire simple).

Drôle de bonhomme que ce Friedkin. Sa famille vient d’Ukraine. Ses parents se sont installés à Chicago. Ils sont plutôt pauvres.  Il travaille pour une chaîne de TV (au courrier au départ). Il a un choc artistique avec Citizen Kane : à partir de là, il veut devenir réalisateur.

Il se lance dans un documentaire qui fera date : The people vs Paul Crump (1962). Friedkin est allé à la rencontre d’un prêtre qui s’occupait des prisonniers. Ces derniers allaient être exécutés. Le film est si convaincant que le prisonnier est gracié. Friedkin réalise alors que cinéma est un médium puissant. Il voit Z de Costa-Gavras. Il se rend compte de la possibilité d’utiliser le documentaire dans la fiction.

C’est ce qu’il va faire dans French connection, filmé comme un documentaire.  La course-poursuite d’anthologie a été filmée avec de vrais gens et de  vraies voitures un dimanche matin à NY. Friedkin était dans la voiture pour filmer. Il a fait un gros travail de recherches pour connaître le quotidien des policiers.

Il emploiera le même concept pour L’exorciste, son deuxième coup de maître. Il se renseigne abondamment sur les cas de possession et d’exorcisme. Plusieurs personnalités du cinéma avouent que ce film les a marqués, notamment par l’utilisation du documentaire, qui permet de nous identifier aux personnages présentés. Terrifiante histoire qui traite du mal et du bien. Un thème qui revient dans tous les films de Friedkin.

Son dernier film en date est The devil and father Amorth réalisé en 2017. Il l’avait évoqué lors de sa masterclass l’année dernière. La boucle semble bouclée mais ce réalisateur curieux de tout a certainement d’autres atouts dans ses manches.

Soirée Thoret

Jean-Baptiste Thoret était présent au FEFFS ! Chouette ! Il nous a présentés deux films vraiment singuliers qui vont sortir d’ici la fin de l’année 2018 dans la nouvelle collection Studiocanal appelée MakeMyDay (en hommage à l’inspecteur Harry). Des films pour les cinéphiles mais surtout des films à réévaluer.

Le premier était Near dark de Kathryn Bigelow (1987). Premier film de la réalisatrice la plus connue d’Hollywood, ce film se situe entre les deux Terminator au niveau de la mise en scène mais aussi pour l’ambiance. Il présent aussi des similitudes avec le scénario de Vampires de John Carpenter sorti en 1998.

Un jeune homme rencontre une jeune femme et se trouve embarqué dans un van par une bande de hippies à laquelle est rattachée la belle. Toutes ces personnes se trouvent être des vampires.

Un drôle de pitch. Kathryn Biglow faisait partie du cercle d’artistes vivant à New York au début des années 1980. Elle tente son premier long-métrage à Hollywood après un court-métrage et un film réalisé avec Monty Montgomery. Elle développe déjà dans ce premier long deux thèmes qui seront présents dans tous ces films suivants : la dépendance à quelques chose (ici, le sang) et la marginalité (ces vampires sont perçus comme des hippies – le van au départ – mais ce sont plutôt des malfrats en cavale).

De nombreux genres sont ici convoqués : le road-movie, le film de vampires, le western. La mise en scène est dynamisée par des changements d’échelle, des travellings et autres mouvements de caméras. La photographie magnifie les scènes de nuit et les déplacements de jour en voiture (incroyables scènes où la couleur et la poussière ressemblent à Terminator 2).

Road-movie d’une folle équipée, la référence au western est très présente (Kathryn Bigelow a été marquée par La horde sauvage). L’une des scènes finales d’affrontement entre le héros joué par Adrian Pasdar et les vampires reprend la forme du duel (champ, contrechamp, longs manteaux) en les boostant d’une ambiance métallique (jeux de lumières durant la nuit) et d’un jeu avec une calèche des temps modernes (un camion volé).

Sorte de chaînon manquant entre les deux Terminator, Near dark est vraiment à voir pour tout cinéphile amateur des oeuvres de Kathryn Bigelow mais aussi pour comprendre l’évolution du cinéma américain dans les années 1980.

La deuxième perle de cette soirée était un film italien, La mort a pondu un oeuf de Giulio Questi. Estampillé giallo, il est en réalité très compliqué de ranger ce film dans un genre.

L’histoire tourne autour d’une famille qui possède un poulailler ultramoderne en Italie à la fin des années 60. Le couple semble avoir une relation étrange avec leur secrétaire et le mari avec les femmes en général…

Expérimental est le premier mot pour décrire cette œuvre qui s’avère être un ovni cinématographique. L’introduction du film est une suite d’images vues au microscope (une expérience scientifique pour créer de nouveaux poulets ?) sur une musique samba de Bruno Moderna. Cette musique se retrouvera à la fin du film pour nous signifier que tout  ce que l’on a vu n’était qu’une pochade.

Puis, on suit Jean-Louis Trintignant sur l’autoroute. Le montage est épileptique pour dénoncer la présence de la publicité sur la route. La mise  en scène devient plus classique lorsque le personnage pénètre dans cet étrange hôtel situé au bord de l’autoroute (et proche d’une banlieue lointaine ?).

La première rencontre entre Trintignant et son futur collègue est  tout à fait étonnante ! Il le surprend avec une femme. Elle semble mourir sous les coups de couteau de Trintignant mais il n’y a pas de sang sur le couteau. La mise en scène et la musique sont en complet décalage avec l’histoire.

La musique, souvent dissonante, participe à la critique sociale abondamment présente. Le modèle capitaliste en prend pour son grade avec la mise en avant de l’agriculture productiviste à travers l’exemple de ce poulailler ultramoderne, qui se passe d’ouvriers pour fonctionner. Et pourtant ils attendent devant le lieu de leur ancien travail pour espérer retrouver un travail… Compliqué car la caméra propose un angle qui les enferme à leur tour dans une cage virtuelle (la propriété est bordée de grillage et de poteaux). Cette critique sociale amènera le couple possesseur de ce poulailler à s’entretuer malgré eux pour le plus grand plaisir du réalisateur.

Jean-Louis Trintignant est un très grand acteur dont il faudra certainement réévaluer sa période dans le bis italien (il n’était pas prisé par la Nouvelle Vague), il incarne ici un entrepreneur conscient du monde délirant qui l’entoure (son lieu de travail, ses collègues qui ont investi dans la production d’œufs et de poulets) et qui a ses propres failles (amant de la secrétaire et amateur de fausses scènes de crime avec les prostituées).

 

Surprises

Pig est un film iranien réalisé par Mani Haghighi. Il évoque la drôle de vie d’un réalisateur de cinéma iranien qui se trouve sous le coup  d’une interdiction de tourner décrété par les autorités. Ce réalisateur qui a un coup de blues se trouve alors menacé par un serial killer qui décime tous ses collègues.

Le film repose énormément sur le personnage principal du réalisateur un peu loufoque. Il est vraiment attachant alors qu’on l’observe vivre sa dépression. Il râle beaucoup, il vit chez ses parents, il déteste certains de ses collègues. Ses amis nous sont présentés, tout comme son travail alimentaire qu’il mène suite à son interdiction.

La métaphore proposée est vraiment très intéressante. En effet, parler de censure pour le cinéma iranien à travers les meurtres de réalisateurs par un serial killer est l’idée majeure du film. Ces deux idées se rattacheront à la toute fin du film (un peu banale) sur le mode de la farce, une des clés de lecture du film.

Autre belle surprise : Mandy de Panos Cosmatos. Un film où joue Nicolas Cage réalisé par le fils de Georges P. Cosmatos (Rambo II, Cobra et surtout Leviathan – excellent sous-Alien) ne peut qu’intriguer.

Dans les années 1980, Red (l’éternel Nic Cage) est un bûcheron qui vit paisiblement avec sa compagne Mandy dans le nord-ouest américain. Un soir, le couple est détruit par une secte et des bikers : Mandy est brûlée vive et Red laissé pour mort.

Le film est une histoire de vengeance. Rien de bien original. Le principal atout de cette œuvre réside plutôt dans deux choses : Nicolas Cage et l’étonnante mise en scène.

Nicolas Cage est énorme dans ce film. Taiseux, sorte d’ours qui vit calmement, son personnage va prendre une autre tournure après le massacre de sa femme : ce meurtre va réveiller en lui l’aspect bestial et brutal de sa personnalité. Véritable chemin de croix ou voyage dans les cercles de l’enfer de Dante, Nicolas Cage se retrouve dans une sorte de transe effrayante et réussira à se venger mais aura bien conscience du désastre de toute cette aventure.

Panos Cosmatos s’inspire très largement des séries B qu’il a visionnés plus jeune et la mise en scène s’en trouve vraiment intéressante. Tout au long de la vengeance, la réalité semble se transformer dans les dessins que réalise Mandy au début du film.  Il y a beaucoup de grain, les couleurs sont saturées, le rouge et le noir dominent. Nicolas Cage est souvent montré en gros plan, maculé de sang, les yeux hagards. Les décors et le montage sont en lien avec l’état d‘esprit du personnage principal.Tout est haché et tendu lorsqu’il conduit son 4×4 pour rattraper les assassins de sa femme, plan-séquence  ou mise en scène plus classique lors d’affrontements divers. Efficace.

Les personnages qui tuent la femme de Red sont étonnants : des membres d’une secte d’un côté, des bikers dont l’apparence est issue de la veine Mad Max (voire du personnage the gimp de Pulp fiction). Tout cela sent la série B voire Z et Panos Cosmatos à travers le personnage de Nicolas Cage va se faire un plaisir de tuer les assassins de Mandy de façon de plus en plus violente au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. –

Métaphore de la censure iranienne, descente aux enfers nord-américaine, les films de genre proposent souvent de réelles réussites au FEFFS.

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