Quand l’embryon part braconner

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Après une soirée apparemment arrosée, Sadao séquestre Yuka. Après l’avoir attaché, fouetté puis insulté, il tente d’exercer sur la jeune victime une soumission pour se venger de sa femme qui l’a quittée. Mais Yuka est plus forte que les apparences ne le laissent supposer.

Stupéfaction ! Lors de sa récente sortie en salles, Quand l’embryon par braconner fut frapper de plein fouet d’une interdiction au moins de 18 ans. Prétextant de manière absurde que l’image de la femme s’en trouvait dégradée, la commission de censure se prenait les pied dans le tatami en faisant un contresens total quant au propos du film. Le personnage fort, dominant n’est pas l’homme mais bien la femme. Le rapport dominant dominé n’est pas donné d’emblée comme un fait acquis. Yuka, malgré tout ce qu’elle endure, ne désarme jamais, garde la tête haute, une fierté. Elle ne capitule jamais devant Sadao, concentré à lui tout seul de toutes les frustrations et psychose de l’homme moyen. A l’heure où Hostel, Massacre à la tronçonneuse, La colline a des yeux écopent d’une interdiction au moins de 16 ans, il est scandaleux de sabrer un film qui date de plus de 40 ans. La charge subversive du film de Koji Wakamatsu est toujours prégnante, mais tout de même, il ne faut pas exagérer.

Passé cette petite polémique, qui aura eu le mérite de sortir le film de l’anonymat, Quand l’embryon part braconnier (quel beau titre) est un magnifique film, violent et gracieux, politique et poétique, épuré et expérimental comme seul le cinéma des années 60 savait le concevoir.

L’embryon, du titre éponyme, est le personnage principal, Sadao, directeur commercial d’une entreprise. Pourquoi embryon ? Parce qu’il regrette d’être né. Il en veut à mort à sa mère d’avoir accouché. Le réalisateur place ainsi son huis clos au cœur d’un dispositif quasi existentialiste. Le film débute par cette « phrase » issue de l’Ancien testament, Le livre de Job : « Périsse le jour où je suis né. Pourquoi ne suis-je pas mort dans e ventre de ma mère ? Pourquoi n’ai-je pas expiré au sortir de ses entrailles ? »

Les premières scènes se focalisent sur l’image d’un fœtus sur fond de musique sacrée. Une ouverture forte qui place d’emblée le film du côté du drame sartrien.

Débute alors un huis clos étouffant qui emprunte la narration classique des films érotiques japonais d’exploitation. Koji Wakamatsu ne nous épargne aucune convention d’un genre très codifié. La jolie Sato sera humiliée, fouettée, violentée sous la caméra impitoyable du cinéaste. Le corps érotisant de l’actrice principale est filmé sous toutes les coutures, dans toutes les positions. Le fétichisme de la nudité est toutefois davantage suggéré qu’explicite (pas de poils pubiens à l’horizon, pas de scènes de sexe pur)

coffretwakaMais l’aspect pictural du film, la beauté de la photographie, la nudité abstraite du décor (un appartement vide) et les audaces graphiques transcendent un sujet aussi scabreux que complaisant sur le papier. A l’inverse de beaucoup de pinku eiga, le propos n’est ni manichéen ni gratuit. Le cinéaste dissèque les névroses psychotiques d’un homme qui ne comprend pas les femmes, et en premier lieu sa mère, instigatrice de l’erreur originelle, soit son existence. Son impuissance avérée, le départ de sa femme lors de flashbacks aussi cruels que déterminants, laissent penser avant tout que Sadao est un pauvre type, plus victime que bourreau. A l’inverse, Yuka endure les pires sévices en n’abdiquant jamais. Mieux, elle finit par entrevoir l’absurdité de sa position sociale, le peu de différence qu’il y a entre le comportement agressif et fétichiste de Sadao et ce qui l’attend dehors, une autre forme d’exploitation plus insidieuse. En ce sens, Quand l’embryon par braconner est une œuvre radicale, politique et enragée, qui en partant d’un sujet intime et minimaliste parvient à asséner un discours pertinent sur l’asservissement du corps social dans le système japonais. Heureusement, le film ne sombre jamais dans le didactisme, il garde une part de mystère, de sauvagerie et de spontanéité que l’on retrouve dans le cinéma bis japonais des années 60.

Tourné en moins de 5 jours, dans des conditions difficiles avec un budget de misère, Quand l’embryon par braconnier est un objet bizarre et fascinant à la croisée des genres et des styles, entre pur film de genre, essai expérimental, film d’auteur post nouvelle vague et brûlot contestataire. Le tout en moins d’1 h 15 mn.

Titre original : Taiji ga mitsuryo suru toki. Japon – 1966 – 1H12. Un film de : Koji Wakamatsu Avec : Shima Miharu, Hatsuo Yamatani. Film disponible dans le coffret Wakamatsu édité chez Blaqout.

Bonus dvd : présentation du film par Lucile Hadzihalilovic. Sur les images du film, la réalisatrice d’Innocence assène un beau texte. La diction, distante et linéaire, évoque une sorte de Patrick Brion au féminin mais la densité de l’analyse mérite le détour.

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