Black Swan, de Darren Aronofsky

Quand soudain, semblant crever le ciel, et venant de nulle part, surgit un cygne noir…

Black Swan, de Darren Aronofsky, avec Natalie Portman, Mila Kunis, Barbara Hershey, Vincent Cassel et Winona Ryder, (Étasunien, 1h50, 2011).

Nina (Nathalie Portman) est danseuse au New York City Ballet. Perfectionniste et fragile, elle ne désire rien d’autre qu’apparaître, enfin, sur le devant de la scène et va devoir, pour tenir le premier rôle dans le Lac des cygnes de Tchaikovski, convaincre le chorégraphe manipulateur du ballet (Vincent Cassel), résister à la pression protectrice de sa mère, ancienne danseuse frustrée de ne jamais être sortie du rang (Barbara Hershley), survivre à la concurrence d’une rivale qui incarne tout ce qu’elle n’est pas, sensualité et liberté, Lily (Mila Kunis) et, surtout, affronter sa propre incapacité à lâcher prise, à s’abandonner au côté sombre et érotique que demande le rôle.

Le Lac des cygnes nécessite en effet de la ballerine qui y tient le premier rôle d’incarner deux personnages : le ballet raconte la rencontre du jeune prince Siegfried avec Odette, femme idéale incarnant la pureté, ensorcelée par un terrible sorcier dont la malédiction la condamne à passer ses jours transformée en cygne et à ne redevenir humaine que la nuit. Le prince tombe évidemment amoureux de la jeune femme et le sort qui la tient s’affaiblit à mesure que grandit leur affection. Mais le sorcier, pour prévenir la déclaration d’amour de Siegfried à Odette qui la libèrerait définitivement de son emprise, fait passer sa propre fille, Odile, pour Odette. Sosie et reflet sensuel d’Odette, Odile, le cygne noir, parvient à séduire le jeune prince et, dans la version choisie par Aronofsky pour Black Swan, ce dernier se trompe et lui déclare son amour, condamnant Odette à demeurer un cygne pour toujours. Cette dernière, comprenant alors qu’elle est perdue, profite de ces derniers instants en tant que femme pour se suicider en se jetant dans le lac.

À la question au moins vieille comme Platon de l’inspiration – l’acteur est-il un technicien qui feint l’émotion ou un inspiré qui laisse une force autre, venue du dehors, s’emparer de lui pour devenir différent ? – Aronofsky offre une illustration plutôt simpliste, souvent impressionnante mais souvent factice. Le réalisateur épouse en effet ici le point de vue ambivalent sur les femmes de Siegfried, sa dissociation idéaliste entre pureté fragile et sensualité : si Nina, perfectionniste névrotique incapable de s’affirmer et toujours à deux doigts de fondre en larmes, va devoir puiser au fond d’elle-même pour libérer sa capacité à désirer et à séduire, sa quête va ressembler à une descente aux enfers. Dès lors, Black Swan va déployer toute une série de dédoublements, reflets et autres ambiguïtés dont l’enchevêtrement donne, à première vue, une impression de profondeur mais qui, bien trop souvent, ne se réduit qu’à l’accumulation de trucs narratifs ou de mise en scène.

En effet, tout est double dans Black Swan : les personnages (Nina la frigide et Lily la libérée, Nina qui réussit et sa mère qui a échouée, Nina la nouvelle première danseuse et celle qu’elle a remplacée parce qu’elle est vieillissante (Winona Ryder), le cygne blanc et le cygne noir, Nina et son sombre reflet dans le miroir, etc.), les rapports qu’ils ont les uns avec les autres (la mère protectrice mais étouffante, le chorégraphe qui séduit pour créer, l’attraction/répulsion de Nina pour Lily ou Thomas, etc.). Et puis :  dédoublement des acteurs et de leur rôle (Winona Ryder en jeune première remplacée par Natalie Portman dans le cœur du public), Thomas en reflet d’Aronofsky lui-même qui torture ses danseuses comme le réalisateur a torturé ses actrices pour obtenir le meilleur d’elles, Black Swan comme double de The Wrestler.

Car, comme dans le précédent film d’Aronofsky, il s’agit ici de mettre en image le corps souffrant : Natalie Portman est d’ailleurs déformée par dix mois d’entraînement intensif, cinq heure de danse par jour, musculation et piscine – encore plus maigre que d’habitude, les veines saillantes sur le cou, exprimant une souffrance réelle qui redouble celle de son personnage dont la folie, au bout du compte, tient à l’impossible réconciliation de son corps-outil de danseuse et de son corps-désirant de femme. Sur ces deux corps en guerre, Aronofsky tient son film : les gestes se répondent, répétitions obsessionnelles contre masturbation inachevée, danse et sexe, douceur et violence ; il y a une certaine grâce dans les scènes de danse, les chevilles qui craquent et la torture des corps à l’entraînement sont bien filmées, les scènes érotiques sont, même quand elles flirtent avec la facilité, effectivement sensuelles.

Black Swan parvient ainsi parfois à être au thriller psychologique ce que Shining est au film d’horreur, plongeant le spectateur dans une ambiance malsaine où les « hallucinations » de Nina provoquent de véritables moments d’angoisse. En économisant ses effets, en ne s’attardant pas trois minutes sur l’étrangeté qu’il capte de sa caméra, en faisant errer une Nina somnambulique, souvent filmée de dos, qui passe d’un lieu à l’autre sans transition, comme prisonnière d’un cauchemar, grâce au talent de ses acteurs et à l’efficacité de sa bande-son inquiétante, Aronofsky donne à son film une très réussie dimension « fantastique-étrange », telle que l’entend Todorov : les évènements « surnaturels » qui se produisent dans Black Swan peuvent ainsi être expliqués de manière rationnelle par la folie qui gagne peu à peu Nina, mais cette interprétation relève d’une décision du spectateur (on ne nous fera pas croire, par exemple, que le personnage de Lily, qui va picoler, se taper des inconnus et prendre des extas à la veille d’une répétition, existe réellement). Ainsi, du point de vue de l’inquiétude provoquée comme de la liberté offerte au spectateur, Black Swan est un film qui fonctionne.

En revanche, on sera plus réservé sur le dédoublement psychotique de Nina et sur la tendance qu’à Aronofsky à jouer les petits malins. Car malin, ne doutons pas qu’il l’est, mais souvent trop pour le bien de son film : si certaines scènes sont efficaces, subtiles, le réalisateur ne peut pas s’empêcher de surcharger certaines autres d’effets de style, certes maîtrisés mais au mieux inutiles et au pire qui parviennent à gâcher le spectacle (ainsi, la scène finale est bousillée au dernier moment par un accès incompréhensible de niaiserie). On a parfois l’impression qu’Aronofsky s’acharne à démontrer ses talents de réalisateur au point que ça en devient pesant : les jeux de miroir, par exemple, sont souvent complétement futiles, comme si Aronofsky s’était dit « et là, paf, elle se voit dans le miroir et, tu vois, c’est un film sur le dédoublement schizophrénique donc, ça le fait » – sauf que non, ça ne sert à rien ; on croule sous les citations cinématographiques qui ne servent qu’à tenter vainement de titiller le sentiment de reconnaissance complaisante du cinéphile mais n’ont pas d’autre utilité.

Et quant au discours sur la folie et sur l’engagement de l’acteur, s’il provoque bien chez le spectateur une tension angoissée, une empathie douloureuse pour cette Nina dissociée par la souffrance, il ne se réduit, au fond, qu’à une série de poncifs, qui plus est douteux : il faut souffrir pour créer ; la perfection n’est pas que contrôle mais nécessite aussi du lâcher prise.

Or, on sait depuis longtemps que, de l’autre côté du miroir, le destin des petites filles anorexiques n’est pas rose. On regrettera donc d’autant plus que, en dernière analyse, la dégradation psychique de Nina soit la conséquence de l’interdit du sexe : on pourra certes se persuader que c’est son problème personnel, intime, que c’est en tant que névrosée qu’elle ne peut accepter de faire une place au désir dans sa vie. Mais l’ensemble des métaphores cinématographiques dont use et abuse Aronofsky, qui filme à ras de la subjectivité de Nina, se réduit lui aussi, et sans doute malgré lui tant les scènes érotiques sont, à contrario, d’une intense vitalité, à affirmer que le désir est mortifère.

Black Swan est donc un film raté à force d’être réussi. Un film double lui aussi, qui oscille sans cesse, dans la forme et le fond, entre une expérience sensuelle et angoissante, sobre et élégante, et une fable niaiseuse, superficielle et toc. Un film qui dédouble son spectateur, pris entre inquiétude et énervement. Un film qui, malgré qu’il se sabote lui-même, parvient à troubler et à émouvoir. Un film qu’il ne faudrait pas conseiller de voir : mais, allez-y.

9 commentaires sur “Black Swan, de Darren Aronofsky”
  1. Comme l’ont susurré les mauvaises langues, Dark Swan est une décalque du Pefect Blue de Satochi Kon, mais en pas bien. On sent la bataille de scénaristes autour de la table ronde, les cafés renversés, les coups de fil du producteur (« trop subtil, les gars, faut pas se fermer de portes »). Niveau réal, Darren est passé du maniérisme-pop sympa de ses débuts à ce pseudo-cinéma d’auteur que kiffe désormais Hollywood. On peut pas dire qu’il y ait gagné en classe, là ça fait un peu Requiem for a Dream filmé gros grain avec la caméra des frères Dardenne. Tout ça pour nous servir une leçon balourde sur l’art, la vie & le reste, et conclure sur un fort élégant « it was perfect », suivi de tonnerres d’applaudissements enregistrés. Comme Nolan, Aronowsky a franchi le pas qui séparait le faiseur branchouille du Grantartiste Visionnaire. Dark Swan est sa cérémonie d’auto-canonisation. Bidoum.

  2. « Je trouve honteux de cracher sur ce film. Monsieur nous la joue faussement cultivé quand on écrit cet article d’un style « poubelle ». Le film n’est peut-être pas parfait mais est loin d’être une « bouse » comme vous dites. De faux chroniqueurs comme vous devraient remballer leur matériel et arrêter d’écrire.
    J’incite les gens à le voir, qu’ils aiment ou pas ce sont leurs opinions, mais il faut respecter le film et ce qui l’ont fait.
    Remballez votre article et arrêtez d’écrire! »

    Bon, blague mise à part, je vous trouve durs quand même (enfin surtout Léo, comme d’hab’ 😉 ). OK, la dimension symbolique n’est pas d’une finesse démesurée, OK, les emprunts à Perfect Blue et Répulsion sont flagrants… Et je conçois aussi que le battage médiatique (et critique) autour du film puissent agacer.

    Ensuite, je sais pas, le film dégage quand même une puissance hypnotique qui ne me semble pas si courante. Moi, j’ai marché à fond en tout cas… Sans compter qu’Aronofsky esquive aussi l’écueil « mélo tire-larme » qui, à mon sens, plombaient passablement Requiem et The Wrestler.

    Donc voila, même si j’ai bien conscience que ça ne constitue pas un argument en soi, je trouve que si l’on compare Black Swan au tout venant de ce qui sort sur les écrans, il y a quand même une marge qualitative assez flagrante, et que ça mérite d’être encouragé. C’est dit !

  3. Déjà c’est Black swan. C’est vrai c’est quasi un remake de Perfect blue qui lui même était fortement pompé sur du De Palma et du Argento.
    Je suis d’accord avec Damien. En dépit d’un symbolisme appuyé et de références un peu écrasantes (Argento, De Palma, Cronenberg, Lynch, Perfect Blue et surtout Michael Powell et Robert Aldrich), Black Swan est un grand film d’horreur, malade et organique. Pas très subtil mais une expérience physique parfois dérangeante.

  4. Grâce à l’avis mitigé de Léo et Jacques, j’ai passé un excellent moment. Je ne m’attendais pas à un tel spectacle.
    Je ne crois pas qu’Aronofsky soit vraiment dans le discours et la psychologie. Il est plus dans l’émotion et le viscéral.
    Bizarrement, je n’ai pas pensé une seule seconde à Perfect Blue, bien que j’aime beaucoup ce dernier.
    Et oui, comme dit Manu, il y a pas mal de trucs dérangeants. La figure de la mère m’a bien fait flipper.

  5. Je savais bien qu’on finirait par trouver un usage même aux critiques de style poubelle.

  6. Tu parles du username ? On s’en fout du username; tu peux mettre n’importe quoi. Mets Dark_swan_68.

  7. Salut à tous. Bravo pour la critique, affutée. Requiem m’avait foutu le cafard, sans même me plaire. Black Swan est assez réussi, malgré sa psychologie au marteau piqueur dont la caricature de mère psychotique renvoie à elle seule à la pachydermie de l’ensemble. Mais bon faut se faire une raison, des Depalma et des Cimino, de toute façon, y en a plus… Ce qui sauve le film, outre quelques visuels quand même bien troussés, c’est Portman. Elle m’a impressionné en plaie vivante, aux soubressauts desespérés pour exister. J’ai adhéré. Dommage que Cassel soit toujours aussi limité, il ne me surprendra jamais.

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