A touch of sin de Jia Zhang-Ke


Jia Zhang-Ke a constaté que le nombre de faits divers violents augmentait sans cesse en Chine. Voulant représenter cet état de fait, il s’est inspiré de quatre histoires vraies qui ont eu lieu dans quatre provinces différentes pour essayer de comprendre ce qui est en train de se passer.

Après une longue absence, un homme revient dans sa région. Il constate que la mine où il travaillait a été vendue pour enrichir quelques personnes corrompues et exploiter les villageois. Après avoir essayé de parlementer, il décide d’en découdre avec les responsables. Une réceptionniste dans un sauna subit les assauts de deux hommes riches qui tentent de la violer. Elle réplique violemment. Un tueur à gages parcourt le pays à la recherche de contrats. Un jeune homme passe de petit boulot en petit boulot et noue une relation amoureuse qui ne se concrétisera pas.

Si le concept semble simpliste (l’injustice créé une impulsion de violence meurtrière) qui peut s’apparenter au film de vengeance ou même au « rape and revenge », le film n’est pas aussi manichéen qu’il y paraît. Dans chaque intrigue, il y a toujours une porte de sortie. Un proche, une famille ou un amour sont là et donnent des conseils avisés, et cela représente une possibilité d’avenir heureux pour chacun des personnages. Cependant, ces opportunités mènent systématiquement à une impasse. Un coup de malchance ? Pas si évident. Car le réalisateur semble dire que dans la Chine d’aujourd’hui, quoiqu’on fasse, la misère n’est pas seulement financière mais aussi culturelle et morale. Dans chaque histoire, il règne une atmosphère oppressante provoquée par l’indifférence et la solitude omniprésentes. La Chine est un pays émergent et ce développement trop rapide a créé des inégalités profondes. Le réalisateur joue avec les images : Maserati et jet privé en face de mineurs au physique ravagé par les années de travail harassant. L’argent et le capitalisme sont tout puissants. Une seule chose semble pouvoir contrer cela : la violence extrême.

Au Sauna, un homme croit pouvoir tout acheter, même les services sexuels d’une simple réceptionniste qui ne se laisse pas faire. Il la frappe alors longuement avec une liasse de billets.  La scène est étrange car elle n’est même plus une métaphore : c’est littéralement le capitalisme qui violente physiquement la jeune femme.  Pas étonnant que l’on retrouve « Office Kitano » à la co-production. Jia Zhang-Ke reprend le surgissement d’une violence barbare propre aux films du réalisateur japonais. Les habitués auront beau être prévenus, les scènes en question restent toujours « choc » car totalement justifiées par l’intrigue et l’état d’esprit du personnage. Même si les histoires sont très différentes les unes des autres, le désespoir extrême relie tous les personnages et rend l’oeuvre cohérente. On n’a pas du tout l’impression du film à sketches. La mise en scène du réalisateur contribue grandement à l’unité du film : des cadrages posés, un soin pointilleux sur la photo, et des acteurs au diapason.

Le film est aussi une belle description de la campagne chinoise. Belle au sens esthétique car les images montrent en arrière-plan  la pauvreté, le confort plus que spartiate et les montagnes désertiques où il semble bien difficile de trouver quelque chaleur humaine.  Visuellement, tout est gris, métallique, rocailleux, rugueux. Les personnages sont en général engoncés dans plusieurs couches de vêtements pour se protéger du froid. Le seul élément organique qui se détache est le sang, couleur chaude, qui coule régulièrement et sert de fil rouge à toutes les histoires. Parfois, on n’est pas loin des flamboyants films japonais avec Meiko Kaji. A l’instar d’un John Woo (période HK évidemment) ou des films de Takeshi Kitano, le réalisateur chinois tend à esthétiser la violence et à la rendre belle. Une femme qui trace des traits au couteau sur le corps d’un homme comme avec un pinceau, un homme qui enveloppe son fusil dans une étoffe décorée d’un superbe tigre, un pistolet qui tire des feux d’artifice… Les actes violents sont autant d’actes de création artistique. En cela, Jia Zhang-Ke semble se ranger aux côtés des hors-la-loi et incite le spectateur à faire de même, donnant matière à réflexion sur la morale de ces histoires.

Le film est dispo chez Potemkine dans une copie superbe en blu-ray, qui met en valeur la photo et les décors inhospitaliers de la Chine rurale. Le disque contient un entretien intéressant avec le réalisateur qui expose ses notes d’intention. Il y a également une analyse de la situation politique par des sinologues.

A-Touch-of-Sin

Tao Zhao dans Touch of Sin

 

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Meiko Kaji dans Lady Snowblood

 

 


A propos de Jérôme

toute-puissance mégalomaniaque, oeil de Sauron, assoiffé de pouvoir et d’argent, Jérôme est le father de big brother, unique et multiple à la fois, indivisible et multitude, doué d’ubiquité. Il contrôle Cinétrange, en manipulant l’âme des rédacteurs comme des marionnettes de chiffons. Passionné de guerre, il collectionne les fusils mitrailleurs. Le famas français occupe une place d’exception dans son coeur. C’est aussi un père aimant et un scientifique spécialisé dans les nouvelles technologies de l’information. Pour faire tout cela, il a huit doppel gangers, dont deux maléfiques. Il habite au centre du monde, c’est-à-dire près de Colmar.

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