Maltalents, de Jésus-Manuel Vargas

Troisième roman de son auteur, Maltalents est un roman intrigant, complexe et nourri par une multitude de références littéraires et cinématographiques et l’on pourrait friser l’indigestion si l’ensemble n’était pas au service d’un récit étonnant, mêlant parcours existentialiste et philosophique d’un survivant, science-fiction paranoïaque au cœur d’un univers dystopique, et esprit serial proche de la BD décrivant un monde de super-héros aux talents multiples et insolites.

Au terme d’un roman concis à l’écriture riche, trop riche parfois, péché mignon de certains jeunes auteurs, le lecteur sort un peu groggy, la tête pleine d’images, d’idées, de sensations sans savoir trop quoi penser de l’ensemble.

Il est difficile de résumer en quelques lignes ce roman pensé comme une gigantesque bande-annonce, qui raconte au fond deux histoires différentes finissant par interférer. Il y a celle du narrateur écrivain, qui s’installe avec sa compagne, Gloria, dans une maison loin de la civilisation pour se reconstruire. Une partie introspective, assez floue, qui renvoie aussi bien à Sartre qu’à Bergman. Avec aussi une figure supplémentaire et étrange : le chien (référence  à Avalon de Mamoru Oshii ?), sorte de conscience concrète/abstraite du personnage principal.  En parallèle, le narrateur raconte aussi son histoire (réelle ou fictive) démente. Il a été recueilli dans un drôle d’endroit : la pépinière, institut qui recueille, forme, éduque des jeunes orphelins selon une éducation très stricte, voir fascisante. Ces enfants se découvrent des talents multiples qui en font des super-héros à leur manière. Jésus-Manuel Vargas décrit un monde codifié qui rappelle aussi bien Orwell , Philip K. Dick et Huxley. Le va-et-vient entre les deux histoires protéiformes est habilement agencé, entre récit intimiste et fable spectaculaire sur fond de critique sociale inspirée par les travaux des situationnistes.

Bref, plutôt que d’en dire davantage, j’ai eu le loisir d’interviewer Jésus Manuel Vargas qui apporte un certain nombre d’éclairages sur son livre très « cinétrange ».

Jésus-Manuel-Vargas

Maltalents est ton troisième roman. Pourquoi ce titre « étrange » ?

Un titre étrange… Un mot étrange comme le sont souvent les mots anciens. C’est un mot ambigu, un faux ami. Son image est trompeuse, comme l’histoire que le livre raconte. On pourrait croire qu’il signifie « Mauvais talents », mais pas du tout.

« Maltalent » est un mot qui nous vient de l’ancien français et qui signifie « mauvaise intention à l’égard de quelqu’un ». C’est un mot qui me vient de loin, de mes études universitaires…

Pourquoi ce mot ? Parce que c’est un mot négatif. Sa signification comme son apparence sont négatives et trompeuses… Et pourtant il est beau. Il possède une belle sonorité… Les peurs qui nous submergent peuvent donner des épisodes poétiques. C’est un mot valise aussi : « Mal », « Tale » (fable en anglais), « Talents», « Lents ». C’est un mot riche, pluriel, inquiétant et mystérieux de par son âge. Précieux…

Pourquoi ce titre ? Parce qu’il est facile de se laisser aller à penser que nous vivons dans un monde résolument dangereux, peuplé de personnes mal intentionnées et que nos existences sont jalonnées par des pièges destructeurs. L’époque est à la méfiance, à la peur de l’autre, au refus de la différence. Ce n’est pas nouveau, mais ce sont des peurs qui, comme la grippe saisonnière, reviennent régulièrement. Le livre parle de ça aussi et les personnages se confrontent à ce questionnement. Contre qui doit-on se battre quand on a du pouvoir ? Quand on possède un talent, comme l’utiliser pour améliorer le monde ?

Quelles sont tes influences littéraires ?

Kundera, Chuck Palahniuk, Richard Matheson, entre autres, mais ce n’est pas très important car ce sont parfois des textes très éloignés de tes références habituelles qui viennent imprégner ton travail. Par exemple, pour l’écriture de ce projet (et du suivant sans doute), j’ai relu Barjavel, La tempête. Carrie de King. La Route de Cormac Mc Carty.

Ce ne sont pas toujours les livres que tu considères comme les plus influents qui reviennent dans ton stylo au moment d’écrire. Parfois ce sont d’anciennes lectures qui ressurgissent, anodine, presque oubliées et puis, au moment le plus inattendu, elles te submergent. C’est par exemple le cas de Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino. Phantasme protéiforme de tout romancier en herbe. Les Chants de Maldoror aussi comme caricature du roman noir et du roman populaire.

En l’occurrence, on ne peut évidemment pas écarter l’influence d’œuvres graphiques comme Watchmen d’Alan Moore. Kingdom Come de Waid et Ross. Black Hole de Charles Burns.

On sent un goût prononcé pour le cinéma. Le roman est très imagé. Tu l’avais vraiment conçu dans ce sens ?

Oui, jusqu’au bout, et la superbe couverture – j’allais dire « affiche de film – créée par Grafiko (infographie et design) tend à le montrer… Maltalents c’est les Watchmen filmés par David Lynch et donc le petit côté raté de Dune. J’aime bien ça. C’est Elephant et Chronicles mélangés… Tu vois.

Je suis un cinéphage et, de ce fait, j’ai une culture cinématographique plus émotionnelle et intuitive que rationnelle ou érudite. Aussi n’ai-je pas honte de le dire, je suis souvent plus inspiré par le cinéma que par la littérature. Mais c’est particulièrement le cas pour Maltalents qui est un livre hautement visuel, cinématographique, sans doute à cause du sujet qu’il traite. Les super-héros n’ont jamais vraiment peuplé les œuvres littéraires.

Par exemple, je sais que The Limits of Control de Jim Jarmush a nettement influencé la deuxième partie du roman. J’ai voulu faire avec les super-héros ce qu’il a fait avec les films d’espionnage, une accumulation de clichés qui sont prétextes à des discours fantaisistes sur l’art, la vie, la mort. En deuxième lecture c’est un film révolté contre le système des studios et cette posture-là aussi je l’assume, en ce sens que Maltalents est aussi une critique de la production actuelle dans le domaine du divertissement.

L’étrangeté du livre vient de son mélange des genres que je trouve parfois déstabilisant. La rencontre, et là il s’agit juste de mon avis, entre l’univers introspectif de Sartre avec la SF à la K Dick et Sturgeon, le tout saupoudré d’une dose de culture pop, à savoir les comics, détonnent. Tu avais pensé à ces influences ? Et plus généralement à mélanger des genres apparemment antinomiques ?

C’était la proposition de base. Mélanger deux intrigues sans relation aucune, les faire cohabiter mais aussi boursoufler le tout avec des changements rythmiques, des alternances de style et une variété de référence disparates. Le seul point commun, je pense que c’est le rapport au cinéma. Avec ses lieux communs, avec ses stéréotypes, ses répliques de blockbuster.

Je ne connais pas Sturgeon, dont tu parles souvent. Faudra que je m’y mette… La paranoïa de K. Dick, oui, il y a un peu de ça et aussi du Lovecraft… C’est en effet un mélange de mes lectures ; la Nausée en fait sans doute partie, par innutrition. Si c’est déstabilisant, tant mieux…

J’avoue je m’attendais à un roman plus linéaire. On ne sait jamais si ce que le personnage raconte est vrai ou faux. S’agit-il d’un roman d’anticipation avec une bonne dose de fantastique ou bien d’un pur délire paranoïaque d’un cerveau dérangé ?

Il s’agit de faire une bande-annonce de deux cents pages. Avec tout ce que ça comporte de frustration et d’invitation à l’imaginaire pour le lecteur. Il s’agit de laisser beaucoup de place au lecteur et de partager avec lui une certaine vision du monde. Il s’agit aussi de développer une intrigue prétexte à des images qui me hantent.

Contrairement à mon précèdent livre, la cohérence du récit n’a pas d’importance. C’est une histoire infinie. Infinie et incomplète. C’est un rêve. Et vouloir à tout prix expliquer un rêve c’est comme un vol avec effraction. Je laisse au lecteur d’enfoncer les dernières portes fermées, le soin de fournir des explications, de bricoler un générique de fin et de s’amuser à modifier les détails à chaque lecture.

Le livre parle aussi, et le titre l’indique un peu, du mal être d’être différent, en dehors des clous.

Oui, bien sûr. Maltalent est un mot qui définit une posture, une attitude par rapport à autrui. En ce sens, oui, le livre parle de notre positionnement, de notre présence au monde.

Notre sensibilité, notre rapport au monde détermine ce que nous serons capables de réaliser. Nos ambitions et nos projets sont le résultat de notre différence.

Le livre parle aussi de ce qu’on fait de nos aptitudes et de nos mauvaises intentions. Lorsqu’on est doué d’un pouvoir, d’un talent, quel qu’il soit, doit-on renoncer à toute action ou bien est-ce un devoir de l’utiliser ? L’utiliser pour faire quoi ? Pour servir quelle cause ? N’est-ce pas une trahison envers soi-même, envers les siens de ne pas s’employer à développer nos aptitudes ?

Evidemment, c’est une question que chacun peut se poser. Renoncer à faire ce pour quoi on est doué, n’est-ce pas une mauvaise chose ?

J’ai pensé à l’univers de Sturgeon et notamment Les plus qu’humains et Cristal qui songe. Tu connais ?

Non, je ne connais pas. En quoi Maltalents t’a fait penser à Sturgeon ?

La présence du Chien est très énigmatique. Je ne suis pas sûr d’avoir compris son rôle. S’il existe ou non. Ce qu’il représente. Est-ce volontaire de laisser le spectateur dans le flou, le laissant seul avec ses interprétations ?

Les lecteurs me demandent habituellement si Gloria existe… La question ne se pose presque jamais au sujet du Chien. C’est amusant parce que, en effet, il est le moins prosaïque des deux, le plus onirique… et pourtant. Les gens ont peut-être, plus que jamais, une aptitude à questionner la réalité et pas le rêve…

Chien est le frère d’armes qui nous protège, l’alter ego qui nous met en garde contre nous-même, l’ami qui nous trahit. Peu importe la réalité de son existence, comme le Dr Watson, Sganarelle ou Sancho Panza, il est la conscience du narrateur, son reflet immédiat, ce qu’il aurait pu devenir ou simplement le seul compagnon à dire les choses franchement.

Mais tu vois bien que plus je donne d’information à ce sujet, plus je réduis les pistes possibles et l’univers du livre. En développant, je réduis l’imaginaire.

L’écriture de ton livre est complexe, retorse et riche. Contrairement à la plupart des romans de « genre » qui sortent comme si tu ne visais pas un public précis. Pour ma part, je trouve toujours stimulant les artistes qui ne pensent pas à la destination. Pour qui écrire ? Mais c’est vrai que c’est toujours un risque à prendre en termes de vente. En as-tu conscience ?

Plusieurs questions dans ta question, mais je comprends cet empressement, je sais où il mène. Je vois où tu veux en venir et tu as raison. Tout se résume à une seule question : pour qui écrit-on ?

Je ne me soucie pas du lectorat mais je ne suis pas aveugle, et je sais quels lecteurs ce texte pourra toucher. Si je suis convaincu qu’il ne faut écrire pour aucun autre lecteur que soi-même, je ne peux nier l’évidence : on écrit pour qu’un autre aime ce qu’on écrit. Cet autre possède ou ne possède pas les codes de l’œuvre qu’on lui présente, les clés du genre qu’on parodie mais quoi qu’il en soit, il existe un lectorat qui se sent bien dans la consommation d’un mystère…

La question des ventes ne me concerne pas. C’est le problème de mon éditeur, si j’ose dire. Ce dernier me laisse beaucoup de liberté de création. Artistiquement et commercialement peut-être faisons-nous des choix risqués, mais nous ne voyons pas d’autre moyen de proposer quelque chose de nouveau. Je ne cherche pas l’originalité à tout prix, mais il faut une bonne dose de liberté pour parvenir à produire des œuvres différentes.

Quels sont tes projets ?

Je travaille sur un texte plus personnel, comme put l’être Pénélope Andalouse à l’époque. Et je reviens vers la fiction avec un livre à l’esthétique aussi fragmentaire que Maltalents… Un livre qui parlera de dentiers…

Si tu devais choisir un cinéaste pour adapter ton roman…

Je ne sais pas… Question difficile. J’ai parlé de lui plus tôt, j’aimerais que Lynch filme des super-héros mais… Comme pour les influences, ce ne sont pas forcément mes idoles qui rendraient justice à un tel projet. On peut rêver… Scorcese n’en ferait rien et De Palma ne me séduit plus vraiment… Fincher maîtrise trop l’image… Carpenter, peut-être, ce serait rigolo. Me suis souvent dit que Maltalents c’est un peu le Holy Motors des super-héros. Difficile de ne pas penser à Leos Carax. Quand on regarde L’hôpital et ses fantômes, on se dit que, peut-être Lars Von Trier en ferait quelque chose d’honnête. Je veux dire qu’il saurait, mieux que d’autres, trahir le livre comme je l’espèrerais. Non ? Tu en penses quoi ?

Question bonus : Si tu ne devais emporter qu’un film et qu’un livre sur une île déserte lesquels choisirais-tu ?

Question injuste, réponse impossible… J’emporterai Maltalents et son adaptation cinéma par Jim Jarmusch…

Maltalents. Presses Littéraires. Collection Détours romanesques. 212 pages. Paru en Juin 2015 Prix : 16,00 euros

 

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