Antichrist, de Lars Von Trier

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Si on a beaucoup parlé d’excision et d’éjaculation sanglante lors de la présentation du film à Cannes, on a un peu oublié qu’il y avait aussi un film et une histoire.

La première scène, d’un esthétisme glacé (noir et blanc, ralenti, hyperréalisme des détails) se traduirait dans un journal en un entrefilet de quelques lignes. Pendant qu’un couple fait l’amour, leur bambin monte sur une chaise et tombe par la fenêtre. Cette introduction, sans dialogue ni bruitage, mais avec en fond sonore du Haendel,  bénéficie d’une mise en scène très artificielle qui empêche de ressentir vraiment le drame. Filmé comme un ballet tragique, quelques plans furtifs et un montage orienté permettent de définir les responsabilités.

Après la mort de l’enfant, le récit évoque trois voyages intérieurs : celui du couple, de l’homme et de la femme. Lui est thérapeute. Il paraît très détaché et semble avoir déjà effectué un travail de deuil sur lui-même, pour ne pas sombrer dans la folie. Chaque personnage va passer par un certain nombre de phases qui découpent le film en chapitres. Le premier évoque le chagrin. La femme est dans l’émotion, elle va tout de suite culpabiliser. L’homme se trouve dans la raison. Pour lui, ce n’est rien d’autre qu’un malheureux concours de circonstances. A partir de là, chacun va tenter de trouver le moyen de sortir de cette impasse. L’homme tient néanmoins à aider son épouse en l’analysant. Celle-ci avoue avoir peur d’Eden, une forêt au find fond de laquelle elle s’était retirée auparavant avec son enfant pour finir sa thèse. L’homme décide alors de lui faire affronter ses peurs. Ensemble, ils s’installent dans un châlet isolé pour essayer de s’en sortir. Mais c’est finalement l’inverse qui se passe.

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Limpide au début, le film glisse progressivement vers le chaos au fur et à mesure que la femme remonte aux racines du mal. Elle cherche un coupable absolu, un antéchrist. Elle se blâme elle-même puis se demande si ce n’est pas la nature qui est ainsi faite. Elle accuse ensuite sa condition de femme, dont le corps est lui aussi soumis aux règles de la nature. Son esprit est progressivement contaminé par ses recherches sur les sorcières d’autrefois.

Parfois cryptique, le film de Lars Von Trier n’hésite pas à perdre son spectateur. Tout n’est pas clair. Il y a beaucoup de symboles alternativement évidents ou abscons. On y trouve d’effrayantes visions qui ne sont que la matérialisation des angoisses des personnages. C’est bien ce qui séduit dans le film :  l’atmosphère mortifère qui y règne continuellement. Le réalisateur danois filme un drame intimiste mais il traite cela comme un film d’épouvante, de nombreuses scènes étant à la lisière du fantastique.  L’aspect visuel du film est extrêmement riche et semble directement inspiré des cauchemars de l’auteur.  La nature luxuriante est décrite comme un lieu anxiogène, à la manière d’un Vinyan, qui partage le thème du deuil d’une mère pour son enfant. Le règne végétal est omniprésent dans le film, et sert de cadre à une espèce de conte effrayant pour adultes.

Lars Von Trier ne fournit pas toutes les explications. Bizarrement quand David Lynch nous offre une intrigue pleine de mystères insolvables et d’interprétations multiples, on dit que c’est un chef d’oeuvre. Quand c’est Von Trier, on crie au scandale et à la provocation. Avouons qu’il n’y va pas avec le dos de la cuiller en multipliant des gros plans dignes d’un film d’horreur. Pourtant, cette violence physique est complètement justifiée par l’état d’esprit des personnages, qui vivent une espèce d’expérience mystique dont la logique nous échappe.

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Le deuxième dvd comprend de nombreux documentaires sur différents aspects. On y trouve un long entretien (45 mn) avec Charlotte Gainsbourg, toujours très naturelle, qui explique en termes simples et sincères sa relation avec Lars Von Trier, des anecdotes de tournage et son rapport au personnage du film.

On peut voir également des entretiens plus courts avec Willem Dafoe et Lars Von Trier. Ce dernier nous apprend qu’il a eu beaucoup du mal à tourner le film car il venait de sortir d’une grave dépression et que ç’a a eu un impact non négligable sur le film. D’ailleurs Antichrist serait une sorte d’exorcisme pour lui.

Une section sur l’identité visuelle du film est tout à fait passionnante, car l’on ne se rend pas vraiment compte de la masse d’effets spéciaux qu’a nécessités le film. Caméra 2k qui tourne à 1000 images par seconde, triturages numériques, animaux dressés et prothèses, le film de Lars Von Trier comprend des techniques très variées dont on ne soupçonne pas vraiment l’existence en le voyant.

Le reste des documentaires : création des décors, la femme instrument du diable, la pré-production, les trois mendiants, l’identité musciale et sonore du film, antichrist au festival de Cannes 2009, commentaires audio. Bref, une édition très bien fournie en informations.

Ca sort en dvd et en blu-ray le 4 novembre 2009 chez M6 vidéo.

3 commentaires sur “Antichrist, de Lars Von Trier”
  1. Avant toute chose je précise que j’ai beaucoup aimé le court métrage de Lars Von Trier où il démonte la tête d’un spectateur qui n’arrête pas de parler devant un film… donc je le déteste pas ce bonhomme.

    Réactions un peu appuyées :

    « Pendant qu’un couple fait l’amour, leur bambin monte sur une chaise et tombe par la fenêtre. Cette introduction, sans dialogue ni bruitage, mais avec en fond sonore du Haendel, bénéficie d’une mise en scène très artificielle qui empêche de ressentir vraiment le drame. »
    > bon cette scène a l’avantage d’éliminer bon nombre de spectateurs de la salle, dont moi, car après tout c’est vrai, on ne se sent pas vraiment concernés par cette introduction qui, il faut le dire, pue « l’exercice de style » d’un faiseur d’images de pub qui se branle peut-être sur des photos de cadavres de bébé. ouais après tout c’est possible, Jodorowsky passait bien son temps à mater des bouquins de photos de tortures dans une pièce sombre (Noé et Tsukamoto peuvent témoigner). Mais je précise que j’ai regardé le film jusqu’à la fin, parce que c’était en dvd, et un dvd offert 😉

    « le réalisateur danois filme un drame intimiste mais il traite cela comme un film d’épouvante, de nombreuses scènes étant à la lisière du fantastique. »
    > c’était une bonne idée de départ, parce que bon… les drames intimistes… mais je crois que le contenu de l’intro m’a empêché d’y croire, à ce drame… il faut l’avouer, il y a des situations qu’on sent bien, qu’on trouve crédibles, qui nous aident à croire en une histoire, et puis il y en a d’autres… où on voit un bébé crever au ralenti avec des parents qui baisent… moi j’y ai pas cru, j’ai trouvé ça gratuit, gratuitement provocateur, tout ce que tu veux. à la limite, ne pas montrer cette intro et commencer le film après la mort du gosse aurait été plus classe et sans doute plus efficace… enfin bon…

    « L’aspect visuel du film est extrêmement riche et semble directement inspiré des cauchemars de l’auteur. »
    > extrêmement riche je sais pas. j’ai pas eu cette sensation. au contraire je l’ai trouvé un peu pauvre, mais bon après chacun voit le style où il veut.

    « La nature luxuriante est décrite comme un lieu anxiogène, à la manière d’un Vinyan, qui partage le thème du deuil d’une mère pour son enfant. »
    > quelle étrangeté! je viens de poster un commentaire sur « Vinyan » justement, qui m’a gravement déçu sur sa fin. ça fait longtemps que j’ai vu ces films, pourtant ils m’énervent encore…

    « Le règne végétal est omniprésent dans le film, et sert de cadre à une espèce de conte effrayant pour adultes. »
    > pour adultes je sais pas, pour les très ouverts d’esprit qui respectent un peu trop Lars Von Trier, oui.

    « Lars Von Trier ne fournit pas toutes les explications. Bizarrement quand David Lynch nous offre une intrigue pleine de mystères insolvables et d’interprétations multiples, on dit que c’est un chef d’oeuvre. »
    > Complètement d’accord ! Même si les deux bonhommes sont assez éloignés sur beaucoup de choses. Mais peut-être que Von Trier n’a pas le talent de Lynch après tout 😉

    « Quand c’est Von Trier, on crie au scandale et à la provocation. »
    > oui, c’est idiot de crier à la provocation. mais la provocation gratuite qui repose sur rien, c’est un peu lourd, il faut l’avouer. les bonnes provocations sont celles qui nous font avancer. Là je vois pas où on peut dire que le cinéma a avancé. Von Trier n’est pas Kubrick après tout 😉

    « cette violence physique est complètement justifiée »
    > ou pas. C’est toujours pareil avec la violence, soit on la sent, soit on la sent pas… George Miller qualifie son cinéma de violent sans vraiment se justifier, il assume ce qu’il fait et se fout des avis des gens. C’est le seul point de vue qui me semble solide, parce que dès qu’on veut justifier la violence, on se heurte à 1000 raisons de la diminuer ou la supprimer complètement… alors qu’ils assument, tous ces gens qui aiment regarder des tripes à l’air et des bites arrachées ! le problème c’est qu’ils transpirent l’analyse, la justification, les preuves… ils leur faut des preuves pour faire un film, il leur faut des lois, des règles, quatre murs entre lesquels se planquer pour ne pas avouer qu’ils AIMENT ça !
    Et on continue de penser que Jodorowsky est un homme saint d’esprit.

  2. Visuellement, si, il y a de la matière. Toi qui kiffes les plans filmés à 50 000 images/s, il y en a beaucoup plus dans Antichrist que dans Démineurs !
    Tout le travail sur la forêt (les arbres qui se déforment), les espèces d’images fixes qui bougent… Comme le plan où elle avance sur un pont. C’est quand même bien travaillé et ça ressemble à des illustrations d’un livre de contes.
    La tanière du renard, les animaux étranges, la copulation au pied de l’arbre à cadavres.
    Et puis il y a d’autres plans bizarres mais je ne me rappelle plus comment c’est fait. Ca ressemble à un zoom numérique très puissant.

    J’aime bien la scène d’intro. Bon, je sais pas pourquoi, je la trouve effectivement assez inutile et j’ai pas compris en quoi le style (n&b, musique classique, ralenti) apportait quoi que ce soit si ce n’est de la provoc. Il y a juste un élément à retenir, c’est que la mère « voit » l’enfant qui est debout. Et qui explique donc l’extrême culpabilité dont elle fait preuve ensuite.

  3. Cette première scène en noir et blanc, la scène traumatique, parait tellement irréelle, qu’on peut se demander si ce n’est pas justement une scène fantasmée… est-ce que la mère a vraiment vu l’enfant avant qu’il aille à la fenêtre… ou est-ce qu’elle revit tout ça dans l’après-coup et s’en rappelle, ou plutôt s’en convainc? Il faudrait que je revois le film….

    En tout cas c’est le nœud de sa culpabilité, pendant qu’elle s’abandonnait à son plaisir de femme, elle n’a pas été la mère attentive qu’elle aurait dû être selon elle… ce qui la dévore jusqu’à de cruels passages à l’acte… assez inévitables finalement. Le praticien commet une lourde erreur en cherchant à analyser sa femme, un des principes de base de l’analyse c’est de ne pas y être impliqué émotionnellement, il aurait dû l’envoyer chez un confrère…

    Je trouve la symbolique du film parfois un peu lourdaude (par rapport à la cruauté de la nature surtout), mais les scènes oniriques, semblables à des tableaux, et l’atmosphère qui s’en dégage, sont une vraie réussite.

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