The offence, de Sidney Lumet


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Bonne pioche chez Wild Side. L’exhumation d’un inédit de Sidney Lumet permet au moins de remettre certaines pendules à l’heure et de balayer d’un revers de la main des idées reçues aussi  tenaces qu’imbéciles à l’égard du cinéaste. L’auteur du mythique 12 hommes en colère n’est pas seulement un humaniste à la sensibilité de gauche, ancrage réducteur dans lequel le pauvre critique, toujours en mal d’étiquettes, n’a cessé de l’enfermer.

Sidney Lumet est un immense metteur en scène, intelligent et rigoureux. Ses meilleurs films décrivent le parcours complexe d’individus pris dans un engrenage irréversible. Les personnages qu’affectionne Lumet sont des êtres normaux, parfois purs (Serpico) ou corrompus (Contre enquête), victimes d’un système qui les dépasse ou les écrase.

Formé à la télévision, via les séries et le documentaire, Sidney Lumet, à l’instar de John Frankenheimer et Martin Ritt, a acquis un sens acéré de la narration, un goût pour les ellipses, allié à une forte dramaturgie. Le prince de New York, Serpico, Daniel, À bout de course ou Un après-midi de chien comptent parmi les chef-d’œuvres d’un des cinéastes les plus mésestimés de la profession.

Quasi invisible depuis plus de 35 ans, The offence est une véritable claque cinématographique. Sidney Lumet orchestre un suspense social tendu et oppressant. Avec une économie de moyens, un sens du détail bluffant, une sobriété presque cafardeuse, il dresse le portrait d’un flic ordinaire, irrascible et obsessionnel, portant sur son visage fatigué, les stigmates de frustrations mal digérées (problèmes de couple, attirance/répulsion pour le mal qu’il doit traquer). Ce flic, plutôt intègre, va commettre l’irréparable. Toute sa haine, sa rancœur va se porter sur le suspect désigné d’une série de meurtres commis sur des jeunes filles. Il va le brutaliser au point de l’envoyer direct à l’hosto où ses jours sont désormais comptés.

offence-the-recto-jaquetteOn retrouve intactes les qualités habituelles du cinéaste, soit un traitement intelligent d’un sujet brûlant, une direction d’acteurs impeccable et  une justesse topographique dès qu’il s’agit de planter un décor, localiser un espace qui cadre naturellement avec le récit. Mais le réalisme social et psychologique du film est transcendé par une mise en scène stylisée et rigoureuse. Le film s’ouvre par une longue séquence au ralenti qui, loin d’être un effet gratuit, immerge le spectateur dans une ambiance étouffante, à la limite du cauchemar éveillé, impression confirmée par des cadrages insolites et une photographie blafarde signée par le grand Gerry Fisher (Mr Klein, Highlander, Wolfen).

Loin du film à thèse standard  sur les bavures policières, Lumet observe, sans pathos ni complaisance, le dérapage d’un  pauvre flic qui, sous ses airs impassibles et sûr de lui, finira par craquer. Dans le rôle principal, Sean Connery, en contre-emploi, soit à des années-lumières de ses prestations clinquantes pour les James Bond, livre une interprétation puissante, toute en retenue et en colère rentrée. Lorsqu’il explose réellement, il devient à la fois pathétique et inquiétant car il nous renvoie à notre propre violence. Le pétage de plomb de l’inspecteur n’exerce pas chez Lumet de fascination, de troubles. L’auteur de Serpico n’est pas William Friedkin. Quand il peint une situation où le bien et le mal se confondent, où la frontière est ténue, ce n’est pas par ambiguïté idéologique, par pulsions convulsives comme chez l’auteur torturé de Police fédérale Los Angeles mais au contraire par rigueur intellectuelle et morale. Rien n’est blanc ni noir mais gris, à l’image de la  lumière cafardeuse qui imprègne le film.

Sidney Lumet aime les personnages ambivalents, torturés. Il les comprend mais ne les excuse pas et ne s’identifie jamais à eux. En face de Sean Connery,  Ian Bannen en assassin potentiel est impressionnant. Impossible de trancher s’il s’agit d’un dangereux manipulateur ou d’un pauvre type terrifié. La confrontation au diapason entre les deux comédiens est un régal pour ceux qui aiment les ambiances asphyxiantes.

Rigoureux et puissant, The offence est une œuvre austère et dérangeante, d’un pessimisme radicale. Sidney Lumet filme un huis clos prenant. Il évite le verbiage inutile et les non dits pesants. Les dialogues sont remarquables, à la fois explicites et sobres,  constamment au service d’une structure narrative qui prend le risque de s’écarter de la linéarité imposé au préalable par un tel projet. A redécouvrir.

(GB-1972) de Sidney Lumet avec Sean Connery, Ian Bannen, Trevor Howard, Vivien Merchant

Edité chez Wild Side. Audio : Anglais. Sous-titres : Français. Format : 1.66

Bonus :

Présentation du film par Jean-Baptiste Thoret et François Guérif (25min31) : cette présentation alternée entre Jean-BaptisteThoret, spécialiste entre du cinéma américain des années 70 et du cinéma de genre (Dario Argento, John Carpenter), et François Guérif, directeur de la collection Rivages et auteur d’une série d’ouvrages remarquables  sur le film noir, est une bonne introduction au film.

Ils expliquent, avec précision, la genèse de ce film maudit, en resituant le film dans l’histoire du cinéma américain des années 70. Ils analysent aussi de manière intéressante le personnage incarné par Sean Connery, renvoyant aux antihéros modernes d’une série de polars contemporains signés James Ellroy ou David Peace.

Galerie photos.  Filmographie de Sidney Lumet. Liens internet.


A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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