Generation Kill


2003. Les Américains déboulent en Irak pour botter le cul à Saddam et tirer de ses mains de sale dictateur les Armes de Destruction Massive. Evan Wright, journaliste pour Rolling Stones, choisit de suivre la campagne d’invasion, embarqué au sein de la première patrouille de reconnaissance de marines. Deux mois sur le terrain pour quatre cent pages de témoignages, servant de base à une série éponyme. En 2008, HBO diffuse les 7 épisodes de sa télé-suite GENERATION KILL, crée par David Simon et Ed Burns, individus bien connus des services de police (THE CORNER, THE WIRE, TREME…)

Autant le dire d’emblée, quand on a traversé les cinq saisons de THE WIRE et qu’on a, à l’une ou l’autre reprise, conçu l’idée que Simon & Burns pourraient être les bons génies de la série télé, GENERATION KILL déçoit un peu. C’est un problème. Quand on a remonté d’un mètre le niveau de tout ce qui peut se raconter à la télé, on peut ne plus savoir sauter soi-même…
En élargissant le focus à toute la production HBO, cette mini-série s’inscrit plutôt dans la continuité des fresques militaires BAND OF BROTHERS et THE PACIFIC. Des récits à gros budgets, menées tambour battant, avec ce qu’il faut d’impartialité pour gagner ses gallons de crédibilité, et assez d’exhalation pour rendre aux boum boums leurs échos mythologiques.

Quelques raisons pour lesquelles GENERATION KILL n’est pas si bon que THE WIRE, mais mérite sans doute que vous y jetiez un œil rond :

– la série se veut réaliste. Et l’est à de très nombreux égards, à commencer par le fait qu’elle remet en scène, jour à jour, une action qui s’est déroulée précisément, a été enregistrée, documentée et rapportée. Les personnages doublent des marines réels. Ils reproduisent leurs gestes. Redisent les paroles. La surabondance de ces références tire GK vers une forme de fiction très proche du documentaire, mais dans laquelle l’oeil (le journaliste) serait lui-même représenté, repris par un acteur. La mise en abyme est explicite dans les derniers plans de la série, lorsque les soldats (acteurs) qui ont vécu la guerre regardent le film de la guerre qu’ils viennent de vivre (tourner). Jamais, sans doute, un conflit n’avait été aussi capté que cette seconde invasion de l’Irak : GK rajoute un miroir au jeu des mille réflexions, agencement duquel le réel finit fatalement par échapper.

– la série se veut politique. Ou, tout du moins, porter un message hétérodoxe par rapport aux positions états-étasuniennes de 2003. Il n’y a pas d’armes chimiques en Irak, c’est l’ingérence qui engendre le Jihad, les locaux ne sont pas reconnaissants et n’ont pas l’impression d’être libéré, etc. Autant d’éléments dont on a toujours été convaincu sous nos latitudes, ce qui plombe un peu le côté révélation. La série semble parfois un bon ton en-dessous de ce qu’elle pourrait nous faire comprendre de l’horreur de tout ceci. Cela tient à la limite de sa contrainte : nous sommes toujours le nez sur le pare-brise, à l’intérieur d’un Humwee, et ne verrons jamais de l’histoire que ce qui s’inscrira dans ce rectangle de verre blindé.

– la série parle de lutte des classes. Plus que The Wire, GK est une série sur le travail, la hiérarchie, le quotidien d’une profession. Ces techniciens sont les meilleurs du monde, même si leur métier consiste à tuer. On voit beaucoup les corps disciplinés, les esprits précis, fonctionnant au sein d’un système d’individus et d’outils très codifiés et visant à un maximum d’efficacité. La dramaturgie de la série repose en fait moins sur un affrontement nous contre eux, que sur des accrocs dans le fonctionnement de la machine, les jeux d’autorité. Et le constat est à nouveau univoque : plus on monte dans l’échelle, plus les gens sont incompétents. Le savoir est tributaire du faire. C’est sur le terrain que l’on comprend. On est très loin, ici, des profondeurs de vue de THE WIRE, où toutes les strates étaient interconnectées et la morale se dissolvait et recréait sans cesse dans les complexité des schémas. Ici on a des Good Guys. Ils sont marines. Ils sont, seuls, réels.

– la série parle de  morale. Et c’est là, sans doute, que la recherche de subtilité la fait basculer dans la schizophrénie. Partant du livre d’Ewans, d’une description, d’une ligne, Simon et Burns ont les mains complètement liées. Pas de hors-champ possible, pas de dramaturgie recrée. Il leur faut répéter le réel bien que le réel ne soit pas saisissable par la fiction, et surtout pas la copie d’une copie. (On notera, dans cette parenthèse, les efforts techniques, en particulier de photo et de montage, pour rendre tout-à-fait-crédibles un Irak rebâti dans le sud de l’Afrique : Bagdad à Maputo, il fallait le faire et, là encore, HBO est irréprochable). L’ambiguïté du discours, l’impossible univocité, est donc portée toute entière par les personnages principaux, prisonnier d’une voiture qui file dans le désert. Ils se font tour à tour beaux et laids et courageux et lâches et précis et flous et cons et malins et bavards et taiseux et, et, et. La caméra se voudrait neutre, le récit impartial – on ne cesse, en fait, de dénoncer et d’encenser, de se faire critique puis hagiographe. C’est de la fiction. Mais c’est un documentaire. On n’en sort pas.

– la série parle de guerre. Et, si l’on creuse bien, derrière ce qui est dit et ce qu’on voudrait faire lire, il me semble quelque chose gît encore sous le lisse de GK. Je ne l’ai senti, réellement, que dans le tout dernier épisode, mais ça monte en puissance au fil du récit, et les boni et interviews passent sous silence : l’impossibilité, même pour une fiction, de contenir ce qu’est la guerre. Tous les efforts, narratifs et techniques, déployés pour rendre justice au livre d’Ewans et au travail des marines peinent à tenir assez loin l’abomination de ce qui est finalement décrit. Le récit, la politique, la technique, les valeurs : autant de constructions, autant de stratégies de mise à distance pour ne pas regarder la guerre dans les yeux. Et quelque chose finit toujours par passer et reste pour calcifier, irréductible, inexcusable. C’est peut-être là le sujet le plus important de GK, comme dans les récentes fictions sur les guerres contemporaines, de BEAU TRAVAIL à DEMINEUR en passant par VALSE AVEC BACHIR. Ce rapport fuyant, inassumé à la violence. Cette institutionalisation de la barbarie dans des sociétés hyperesthésiques. Ce dernier endroit où l’homme est autorisé à redevenir bête.

Ce constat complexe, d’autres œuvres le font, sans doute avec plus de lucidité et de franchise que dans le projet hybride qu’est GENERATION KILL. On recommandera tout de même la série aux amateurs de tacatac-boum-boum, car elle n’a rien de honteux. Mais on se demandera, pour finir, avec Alan Moore pourquoi il y a tant de très bonnes fictions sur la guerre et tant de très mauvaises sur le sexe. Toujours métaphore de quelque chose, les conflits armés ne sont pas, au final, si signifiants qu’ils justifient notre fascination réitérée, guerre après guerre. THE WIRE a prouvé qu’on pouvait être aussi bien (voire mieux) captivés par l’enseignement dans une classe de lycée de ZEP ou la vie de dockers syndiqués dans un port à l’abandon.

GENERATION KILL est une mini-série de David Simon, Ed Burns et Ewan Wright produite par et diffusée sur HBO en juillet – août 2008. Les 7 épisodes d’une heure ont été réalisés par Susanna White et Simon Cellan Jones. Les acteurs sont très bons et, pour la plupart, beaux et musclés (il n’y a pas beaucoup de filles). Johnny Cash chante le générique de fin. Le coffret 3 DVD est édité par Warner Bros, disponible dès aujourd’hui chez votre disquaire conseil.


A propos de Léo

écrivain du XIXème, poète maudit du XVIIIème, Léo fut auteur de nouvelles et a publié le roman de sa vie : Rouge Gueule de Bois, ambiance apocalypse alcoolique. Il traîna ses guêtres dans les favellas, il participa à la Révolution d’Octobre et milite aujourd’hui pour l’abolition du droit d’auteur. Malheureusement, il finit sa carrière en tant que pigiste à Cinétrange. Dans l’horoscope de Tolkien, c’est le troll rieur. Il est là. Domicilié à Strasbourg, ou à Rio.

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