L’île inconnue


En 1948, l’industrie du cinéma est en pleine restructuration, conséquence de l’après-guerre. Le fantastique est peu présent sur les écrans surtout lorsqu’il s’agit de petites productions indépendantes. Comme l’indique  Alain Petit dans l’entretien qui accompagne le dvd, il faut remonter à 1940 pour trouver un film avec des dinosaures.

Loin d’être un chef d’œuvre inoubliable, L’île inconnue est une rareté sur le thème classique du « monde perdu » cher à Arthur Conan Doyle, et plus tard Edgar Rice Burroughs, le papa de Tarzan. Sans être une adaptation officielle comme le fut précédemment le chef d’œuvre de Harry O Hoyt, sublimé par les effets spéciaux de Willie O’Brian, ce petit film fauché en couleur est une sorte de « rip off », un remake déguisé dans lequel on retrouve la trame classique du récit original. Un groupe d’individus décide de s’aventurer sur une île qui n’apparaît sur aucune carte. Il existerait, paraît-il, des créatures issues de la préhistoire.

L’habileté de Jack Bernhard, conscient de son budget serré, est d’appâter le spectateur sur ce qu’il va découvrir, au risque, il est vrai, de décevoir. Mais la magie fonctionne. En dépit d’un prologue bavard et surfait, on marche à condition de ranger sa casquette « cynique » pour adopter celle qui nous fait retrouver des yeux d’enfant. Oubliez Jurassic Park ou le King Kong de Peter Jackson le temps d’une heure dix et appréciez cette agréable série B d’aventures exotiques mâtinée de fantastique désuet. Il est nécessaire de replacer le film dans son contexte et de comprendre ce qui a pu émerveiller les jeunes spectateurs qui ont découvert ce film à sa sortie. Jack Bernhard en artisan intelligent, spécialiste du film noir (les excellents Blonde Ice ou L’emprise), parvient à distiller une atmosphère intrigante teintée de merveilleux avant même d’entrevoir la moindre bestiole. Mais, comme la superbe affiche d’époque ne ment pas, au bout de la 24ème minute, apparaît le premier dinosaure, un brontosaure ou un iguanodon (avis aux spécialistes je n’arrive pas à trancher). Avouons-le d’emblée, le film ne brille pas par ses effets spéciaux plutôt ringards et son animation rudimentaire. Les créateurs des effets utilisent pour la première fois la technique du comédien dans le costume. Mais ce côté bricolé n’est pas sans charme. Ensuite des gros lézards verts, sortes de stégosaures ratés, viennent semer le trouble, avant de laisser la place aux fameux tyrannosaures qui ont tout de même une drôle de tête. On dirait qu’ils viennent de prendre une cuite. Mais le clou du spectacle en revient au combat réjouissant entre un King Kong nain à poil long et le tyrannosaure à  la démarche hésitante. Ce pur délice kitch  anticipe quelques années avant les affrontements jouissifs de Godzilla contre toute une flopée de monstres divers (Mothra, Ebirah, King Kong).

Ces séquences provoquent un mélange d’hilarité et d’émotion plutôt touchante. Elles constituent l’intérêt principal de ce sympathique petit film de série B qui ne s’embarrasse d’aucun cliché inhérent au genre. Les indigènes (malaisiens en fait) sont mesquins et ne savent même pas conduire une mutinerie comme il faut.  Le capitaine est un fourbe ne pensant qu’à l’argent et à ramener une de ces créatures géantes. L’ex-marin alcoolique incarne l’anti-héros dans toute sa splendeur, macho et égoïste en apparence mais courageux et bon quand il le faut. Le chercheur scientifique obsédé par sa quête finira délaisser sa petite amie au profit de ses recherches. La blonde (rousse ?) de service est interprétée par Virgina Grey, jolie frimousse que l’on croisera plus tard chez Anthony Mann (Stranger in the night) Budd Boetticher (La dame et le toréador) ou encore Douglas Sirk (Tout ce que le ciel permet). Hormis les fameux dinos,  elle est l’autre attraction du film, si l’on n’en juge la réaction des mâles  en rut qui ne cesse de fureter autour d’elle (le capitaine tentera même de la violer).

Spectacle sans prétention et divertissant, en regard des moyens mis à disposition, L’île inconnue a au moins le mérite de n’être jamais ennuyeux grâce à une réalisation efficace, de jolis décors et un  récit alerte et sans temps mort.

(USA-1948) de Jack Bernhard avec Virginia Grey, Phillip Reed, Richard Denning.

DVD édité par Artus film. Format : 1.33 original respecté. Durée : 72 min. Langues : français, anglais. Sous-titres : français. Couleur.

Bonus :

– « Les mondes perdus au cinéma » par Alain Petit

– diaporama de photos

– bandes-annonces


A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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