La proie, d’Eric Valette

Albébel Dupontel contre le tueur à la banane

La proie, de Éric Valette, avec Albert Dupontel, Alice Taglioni, Stéphane Debac, Zinedine Soualem et Sergi López (France, 1h42)

Un braqueur taciturne, Franck Adrien (Albert Dupontel), attend sa libération avec impatience. Il ne lui reste que quelques mois à tirer avant de pouvoir retrouver sa femme, sa fille, et le butin de son dernier casse. Le type qui partage sa cellule, Jean-Louis Morel (Stéphane Debac), français très moyen accusé d’un crime sexuel qu’il n’a pas commis, va lui attirer des ennuis : avec la complicité des matons, les autres prisonniers veulent faire la peau au « pointeur », et Franck va s’attirer des ennuis en prenant sa défense. Il sauvera Jean-Louis cependant, et décidera de lui faire confiance pour déplacer son argent durement gagné.

Lourde erreur : ce benêt qui semble à priori incapable de faire du mal à une mouche pourrait en effet se révéler être un dangereux tueur en série. Dès lors, Franck n’aura d’autre choix que de s’évader et va vite se rendre compte que Jean-Louis l’a piégé : soupçonné des crimes de son ancien codétenu, il va être traqué par Claire Linné (Alice Taglioni) de la brigade des fugitifs, une course-poursuite qui sera aussi une course contre la montre pour sauver sa fille.

Dans la catégorie « le nouveau cinéma de genre français », on demande le thriller d’action. Éric Valette signe ici un film plein de cascades et d’adrénaline qui tire du côté du cinéma populaire des années 70. Il a le mérite de le faire sans esbroufe, à l’économie, visant à l’efficacité plus qu’à la démonstration de ses capacités de cinéaste et le bon goût de choisir une mise en scène sèche au service du propos de son film sans tomber dans le piège d’essayer d’imiter les superproductions hollywoodiennes. La proie a ainsi de quoi, par son côté divertissement qui ne se la pète pas, s’attirer la sympathie. En revanche, le film accumule maladresse voir ratages qui, au bout du compte, gâchent en grande partie le spectacle.

Du côté des points positifs, la première partie du film, en prison, tient relativement bien la route. Violence et tension y règnent, malgré une façon un peu outrée de présenter la vie en taule, qui lorgne plus vers une ambiance à l’américaine à la Oz que vers une description vraisemblable de la brutalité bien réelle des prisons françaises. On en retiendra surtout un travail de mise en scène intéressant de ce monde fait de portes et de serrures : le travail sur le son des clés qui tournent et des battants qui s’ouvrent où claquent, rythme angoissant qui suspend le temps des prisonnier, les paralyse pour que la caméra enregistre leur regard inquiet, s’il n’est pas original est plutôt réussi, parvient à montrer ce temps artificiel fait d’appréhension où vivent les prisonniers.

La course-poursuite est quant à elle assez sympathique à regarder : si on oublie le léger côté superhéros – je cours avec une balle dans la jambe, je saute de t’as vu comme c’est haut sans me faire vraiment mal – qui après tout est cohérent au genre, elles sont dans leur ensemble, sauf peut-être le final, assez efficaces. Elles s’enchaînent naturellement et le rythme du film n’est pas artificiellement dopé par la surenchère. Les bastons en prison, sauts par la fenêtre ou sur un train en marche et autres sprint à contre-sens sur l’autoroute n’ont sans doute pas grand chose de nouveau mais sont de bonne facture : mentions spéciales à la simplicité de leur mise en scène où l’absence de shaky cam nous rappelle qu’une scène d’action sans gerbotron ça marche souvent aussi bien, voire mieux, et à Albert Dupontel qui fait ses propres cascades, pas loin de nous faire penser au Belmondo de la grande époque du polar viril à la française, et parvient à faire l’acteur même quand il saute de wagon en wagons.

En revanche, côté scénario, dialogues et jeu d’acteur, La Proie ne tient pas la route. Si l’on était tout prêt à pardonner les approximations narratives et les rebondissements tirés par les cheveux intrinsèques au genre, le film enchaîne dialogues plats (le discours sur la nature du Mal de Sergi López, par exemple, est juste ridicule), grosses ficelles un peu trop voyantes (oups, le personnage qui pouvait m’innocenter est mort), manque de rigueur et incohérences (les flics sont des abrutis incapables de rien comprendre) ou caractérisation des personnages inexistante quand elle n’est pas ratée.

Les personnages sont effet sans doute ce qu’il y a de moins bien fichu dans La Proie : si Dupontel tire son épingle du jeu et si Alice Taglioni fait son boulot sans génie, les personnages secondaires sont à la fois creux et mal joués, surtout une fois le film sorti de prison où les acteurs ne s’en tirent pas si mal, au point où l’on se demande si le film à bénéficié d’une direction d’acteur, en espérant que ce ne fut pas le cas parce que sinon c’est grave.

Albert Dupontel avait refusé le projet dans un premier temps, craignant qu’il n’aille pas assez loin dans la noirceur : il avait raison – son personnage, qu’on essaie de nous faire passer pour équivoque, ne se réduit en fait qu’au poncif du braqueur au grand cœur, qui ne va jamais trop loin et dont les intentions justifient toujours la violence. Le paradoxe étant qu’il apparaît comme sympathique mais sans jamais nous émouvoir : ce qui lui arrive ne nous touche pas.

La faute sans doute à la fausse bonne idée de la construction du personnage du méchant : si Stéphane Debac ne s’en sort pas mal dans sa composition et si l’on comprend bien l’intention de Valette de nous proposer autre chose que la figure repoussoir du psychopathe bavant qui collectionne les fœtus enformolés de chatons dans sa cave poussiéreuse où résonne en sourdine du Death Metal, le tueur en série propret en chemisette glissée dans un pantalon au pli impeccablement repassé par sa complice de femme, avec sa banane, ses lunettes, sa bagnole familiale, sa vie de petit bourgeois de province et sa politesse obséquieuse, est plus horripilant que terrifiant. On voit ce qu’à voulu faire le réalisateur : un monstre glaçant dont la normalité éclatante soit au fond horrifique, mais ça ne marche jamais et le tueur est à la limite du personnage comique, plus farce qu’humour noir – on est venu voir un thriller mais il ne fait jamais peur.

Et la fin du film est insupportable. Sans vous la gâcher disons juste que Valette frôle un certain courage cinématographique, malgré le côté téléphoné de ce qui se passe, qu’il fait presque tenir à son film un discours sur la culpabilité et l’innocence, sur la passion de punir de nos sociétés contemporaines, de la logique tragique dans laquelle le sceau de la délinquance transforme l’avenir en destin. Et puis, il se rétracte, abandonne toute ambition pour nous offrir un final convenu et absurde.

On voudrait bien, pourtant, vous encourager à aller voir La Proie. Sa volonté modeste d’être un divertissement est bienvenue. Ça fait du bien de voir un film de genre honnête qui ne joue pas la carte de la branchitude cynique ou le cool de la médiocrité. Malheureusement le spectacle n’est pas à la hauteur et milles petites choses empêchent d’accrocher à l’histoire, qui rendent impossible le contentement béat du spectateur qui ne vise pourtant qu’à se purger le cerveau à grands coups de cascades. Cependant, si vous avez 1h42 devant vous et que vous avez une carte de cinéma, de vidéo-club ou la patience d’attendre sa diffusion télévisée, regarder La Proie est une façon pas pire qu’une autre de passer le temps.

3 commentaires sur “La proie, d’Eric Valette”
  1. Il faut défendre ce film. Effectivement tous les défauts énoncés sont là. Pour moi le plus gênant sont les flics à côté de la plaque, systématiquement et en masse. Ca fait beaucoup. La fin arrangée, oui mais bon, ça me caresse dans le sens du poil et j’aime ça.
    Mais le plus cool c’est quand même le côté action et la prestation animale d’Albert. Pour une fois qu’un film français fait frétiller le palpitant…

  2. J’aurais bien aimé pouvoir le défendre, d’autant que le projet est vraiment sympa : l’action sans second degré ça fait du bien. Mais, malheureusement, la médiocrité de l’histoire et des personnages fait qu’on arrive pas à se faire emporter, on y croie pas, et à empêché mon petit cœur de voir sa carapace de pierre se fendiller.

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