Le château des morts-vivants

Le compte Drago invite dans son vaste château une troupe de saltimbanques parcourant l’Europe du XIXème, harassée par les guerres napoléoniennes. Passionné par la taxidermie, le très courtois comte est en fait un individu morbide pris au piège par sa propre folie. En effet, dans son désir de garder la beauté pour l’éternité, il ne fait pas qu’empailler les animaux. Les pauvres artistes vont découvrir l’horrible secret de ce personnage terrifiant.

Encore une fois, et ce n’est pas par simple désir de copinage, je ne remercierai  jamais assez la fine équipe d’Artus de déterrer des raretés aussi indispensables que ce Château des morts vivants, co-production franco-italienne qui n’a jamais eu l’honneur d’une sortie en salles dans l’hexagone. Plus troublant, bien que bénéficiant en partie de capitaux français, le film n’a pu bénéficier d’un doublage dans la langue de Molière. Une énigme parmi tant d’autres qui entoure ce joyau gothique tourné dans des conditions insolites. Le film est produit par un américain, Paul Malanski, à qui l’on doit quelques titres de choix (Le métro de la mort de Gary Sherman, Le bagarreur de Walter Hill et la série des Police academy) et le générique distingue deux réalisateurs aux noms anglo-saxons. Mais derrière, respectivement, Herbert Wise et Warren Kiefer, se cachent les tâcherons Luciano Ricci et Lorenzo Sabatini. Encore plus troublants, et selon les dires de certains interprètes, un troisième cinéaste semble avoir participé au film, le jeune Michael Reeves, futur auteur des remarquables Le grand inquisiteur et La créature invisible. Crédité néanmoins comme scénariste, Michael Reeves aurait selon certaines rumeurs mis en scène en grande partie ce Château des morts vivants, qui préfigure la rigueur et la tonalité sombre de ses futures œuvres.

La singularité de cette petite série B remarquablement réalisée ne s’arrête pas là. Primo, contrairement à ce qu’annonce le titre, les spectateurs friands de zombies assoiffés de sang et de chair humaine risquent d’être déçus. En effet, nul revenant d’entre les morts à l’horizon. Seuls des êtres vidés de leur sang vont se retrouver empaillés comme les pauvres animaux dans Psychose. Mais le scénario, en calquant à peu de choses près des films comme L’homme aux masque de cire d’André De Toth ou Le moulin des supplices de Giorgio Ferroni, est alerte et bien construit, à défaut d’être original. Les références parfois atypiques (le début évoque Scaramouche,  l’univers des forains lorgne du côté de certains Bergman), servent un récit classique mais jamais ennuyeux. Le casting est quant à lui particulièrement surprenant. Outre un Christopher Lee, remarquable, en illuminé froid et déterminé, un jeune acteur débutant crève littéralement l’écran en s’appropriant trois personnages bien distincts, le génial Donald Sutherland.  Son visage plutôt ingrat en apparence, est un atout majeur et lui permet d’incarner à la fois une sorcière, un soldat et un vieil homme. Il domine le reste de la distribution par son jeu à la fois nuancé et totalement excentrique. Pour l’anecdote, il parait que Sutherland donna le nom de son fils en utilisant le prénom anglais du réalisateur Warren Kiefer. Ce qui collerait quand on sait que Kiefer Sutherland est né en 1964.

En situant l’histoire dans un contexte historique précis et violent, propice aux guerres et aux exécutions sommaires (merci Michael Reeves), Le château des morts vivants parvient à créer une ambiance oppressante dans laquelle le personnage maléfique mais ambigu du Comte Drago n’est finalement pas pire que le comportement sauvage des représentants de la loi.

L’immersion dans un univers réaliste laisse vite le terrain à une ambiance plus capiteuse et étrange, proche du conte de fée pour adultes. Les saltimbanques, avant de pénétrer dans le majestueux château de Drago, vont rencontrer sur leur chemin un corbeau mort (premier signe) puis une sorcière éructant ses prédictions inquiétantes. Rien d’original me direz-vous à raconter le destin d’un groupe d’individus  qui s’aventure dans un château lugubre et inquiétant, dominé par un personnage séduisant et terrifiant.

La structure du récit reprend celle de nombre de récits gothiques à la Poe (les auteurs s’inspirent aussi beaucoup de Corman sur son cycle Poe). Ce qui ravira les amateurs de l’écrivain maudit. La qualité de l’interprétation, le soin maniaque apporté aux décors (les hallucinantes sculptures en extérieur), le travail minutieux sur le son (le vent, le tonnerre, la musique dissonante), la beauté naturelle des images, suffisent à hisser cette production au-dessus du lot. Certes, il manque la folie baroque et les débordements esthétiques des meilleures bandes gothiques italiennes signées Bava ou Margheriti. Plus anglais que transalpin dans sa facture parfois rigide, Le château des morts vivants est un excellent film d’épouvante, agrémenté de meurtres originaux et violents pour l’époque et d’un humour incongru (le lancé de nain).

Le thème central du film n’est pas des plus percutants (figer la beauté pour l’éternité en ôtant la vie des êtres humains) et  a parfois été mieux traité, mais le film est si rare et précieux qu’il serait dommage de passer à côté. Et puis rien que pour Donald (j’insiste !!!) achetez-le. Séance tenante !

(FRA-ITA) de Luciano Ricci et Lorenzo Sabatini avec Christopher Lee, Donald Sutherland, Philippe Leroy, Gaia Germani.

DVD 9 – PAL – Zone 2. Format : 1.66 original respecté – 16/9ème compatible 4/3. Durée : 86 min – Langues : italien, anglais Sous-titres : français. Noir et blanc

Bonus :

Le château maléfique, par Alain Petit, spécialiste du Cinéma-Bis.

Une mine d’or pour les bisseux maniaques souhaitant tout savoir sur ce film rare.  Alain Petit, toujours aussi érudit et volubile, délivre une multitude d’informations passionnantes.

Bandes-annonces. Galerie de photos

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