Indie Game : The Movie 1


Il y a presque deux siècles de cela, Charles Baudelaire faisait un sort à la nouvelle mode forcenée du daguerréotype, mais prenait néanmoins soin de défendre et cautionner le travail photographique de Nadar. Il en est ainsi chaque fois qu’un nouveau média (ou une évolution majeure d’un média existant) fait son apparition. Il en fut ainsi pour la BD, le cinéma, l’animation, la radio, la vidéo… À chaque fois, une fois passé une période de défiance, il se trouve quelqu’un qui s’approprie ledit média pour en faire quelque chose qui pose les bases du grand débat culturel moderne : est-ce que c’est de l’Art ? Celui avec la majuscule solennelle, s’entend ?

Et pourtant, le débat n’a tout bonnement pas lieu d’être : L’Art tel qu’on le conçoit « au sens noble » n’a pas à se définir strictement par sa technique, c’est d’ailleurs ce qui fait sa distinction d’avec l’artisanat. Cependant, l’acceptation d’un produit culturel en tant qu’œuvre dépend beaucoup du statut et l’âge de son médium. Autant dire que pour un jeu vidéo, produit à la fois ludique, populaire et issu d’un médium encore jeune, c’est vraiment pas de la tarte.

Le documentaire Indie Game : The Movie ne cherche pas à débattre de la légitimité du jeu vidéo comme l’un des Beaux-Arts. Il a bien plus intéressant – et constructif – à proposer, à savoir donner la parole à des personnes qui sont dans le « faire » jusqu’au cou. Des personnes pour qui la valeur artistique de leur médium de prédilection, médium avec lequel ils ont grandi et tissé des liens affectifs forts, est aussi évidente que le fait que l’eau mouille.

Ces personnes, ce sont principalement Edmund McMillen et Tommy Refenes (créateurs de Super Meat Boy), Phil Fish (auteur de FEZ, sorti tout récemment) et Jonathan Blow (créateur de Braid). Des acteurs de la nouvelle vague vidéoludique indépendante, née il y a quelques années grâce au développement du marché dématérialisé. Au travers de leur témoignage et des situations stressantes qu’ils vont être amenés à rencontrer durant les sept mois de tournage, ce n’est pas seulement le portrait de nerds à l’aube d’une success story qui se dessine. C’est aussi, surtout, des portraits d’auteurs au sens aussi large que propre, qui considèrent le jeu vidéo comme un moyen d’expression noble et complet, voire un moyen de projection de leur âme. Ouais, rien que ça.

Cela étant posé, il n’y a rien de vraiment étonnant à entendre Refenes parler du « sacrifice » de sa vie sociale ou McMillen confier ses névroses d’enfant, à voir Phil Fish s’emporter à l’aube d’une première présentation sous tension ou Jonathan Blow être sincèrement affecté par les critiques positives mais totalement superficielles de son Braid. En levant le voile sur les coulisses du jeu vidéo indépendant, en montrant simplement les hommes qui se cachent (plus ou moins bien) derrière, Indie Game : The Movie ne vise nullement l’exhaustivité du sujet et se passe de discours lourdingue. Ici, on nous montre des créateurs face à leur création, avec les joies, les frustrations et les grands moments de solitude que cette confrontation entraine. Une vraie réussite à ranger à côté du très bon documentaire Gambler qui narrait la génèse stressante des films Pusher 2 et 3.

Documentaire sur l’indépendance artistique, Indie Game : The Movie est lui-même un projet indé, en partie financé par les internautes via la plateforme Kickstarter. Et il très agréable de constater que les deux réalisateurs canadiens, James Swirky et Lisanne Pajot, ont mis un soin palpable dans l’élaboration de leur film, à l’image des créations qu’il illustre. Caméra élégante, image HD léchée, montage efficace encore sublimé par la musique de Jim Guthrie (compositeur de la BO du jeu Sword and Sworcery), le doc se suit et s’apprécie comme un long métrage en ménageant des moments de tension et d’émotion. Un bel écrin pour un document unique. Unique du moins pour l’instant, car à l’heure où l’univers vidéoludique commence à se constituer un réseau d’historiens rigoureux, d’archivistes du harware consciencieux et de musées un peu partout dans le monde, on est en droit d’espérer voir ce sujet abordé avec au moins autant d’ambition et de sérieux à l’avenir.

Disponible en téléchargement depuis le 12 juin.


A propos de Nunzio

Nunzio n'a pas un prénom courant, mais il le vit bien. Par égard pour autrui, il prend l'identité pas secrète et plus facile à retenir de Noon (ou Ze Noon) et officie en tant qu'artiste indépendant. Il dessine, il met en page, il infographe, il auteurise et il chronique. Même qu'il fait du théâtre. Bref, Nunzio est assez peu socialement utile.


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