Ulysse, souviens-toi ! (keyhole) 3


J‘ai vu l’autre soir un bout de Spiderman 2 à la télé et je suis resté interloqué. L’ennui, d’abord, face au cliché, l’image mille fois vue, le dialogue archirabâché. Et puis, de temps en temps, une lueur. Un personnage attachant. Une surprise. Avant que ne reprenne le long flot inconséquent.

On reproche souvent aux blockbusters d’être mal écrits, torchetés par des tâcherons abrutis. Il me semble que l’inverse se produit plutôt : réunions de dix cracks, réécriture deux cent fois d’un script qui eut jadis une âme, passage au dumb-it-down suite à des projos tests, découpe de ce qui dépasse, puis saupoudrage de punchlines pour finir. Dans le film pensé comme objet de marketing massif, tout nous crie « aimez-moi ! ». Spiderman 2 a besoin de nous, spectateurs. Il ne nous connait pas encore, n’a pas même commencé de nous parler qu’il sait déjà qu’il veut nous séduire. Il devine que nous avons entre 10 et 70 ans, que nous vivons quelque part ici-bas, que nous sommes bêtes, normaux, rusés. Hollywood se grime et grimace. Tu veux de la romance ? De l’action ? Du mythe ? De l’effet spécial ? Monte, petit. Je vais t’offrir tout ça. Et nous on monte, même si on voit que la pute  est trop fardée, et qu’on devine qu’elle sera bien triste, la petite mort.

Il ne me viendrait pas à l’idée de prétendre que Maddin (notre héros du jour) n’est pas lui aussi le fruit d’un maketing. La critique du système n’existe pas en dehors d’icelui (n’est-ce pas ?) et si notre Canadien opère en dehors Hollywood, avec beaucoup moins de blé, il n’est est pas moins brandé Fondation Cartier, Étrange Festival, Cinéma d’Auteur, Lynch, Von Trier et cie. La différence que je ferais, cependant, entre son travail et celui de la team à Raimi, c’est qu’il se fout bien de ce que nous pensons de lui. Ulysse, souviens-toi ! ne racole pas. Il ne mendie pas notre approbation. Ce film existe comme nécessité impérieuse de création. Comme reliquat psychiatrique, aussi, certainement.

L’action prend place le temps d’une nuit. Ulysse et une jeune femme, trempés par la pluie, pénètrent une maison tenue par des gangsters. La police assiège le bâtiment. On découvre rapidement que les mobsters sont aux ordres du héros. Que la demeure est immense et labyrinthique. Qu’il y a des fantômes. Le passé ne passe pas. Un vieil homme nu, le beau-père, attaché au lit conjugal, fait office de narrateur. Nous sommes chez Ulysse, amnésique, absent, revenu chez lui. Nous sommes dans la tête de Maddin.

Plus que les précédents films de notre héros de Winnipeg (le site de Cinétrange regorge de critiques laudatives à son égard, tant son boulot nous semble crucial), celui-ci est opaque et physique. Un pâton d’images (le beau n&b maddinien, un brillant usage du flou, le Noir californien héritier de l’expressionnisme boche), de sons (musique hitchockienne dégueulée par un pianiste ivre), de mythologie (la fiancée aveugle, Ophelia, Homère) et de repompes cinématographiques (d’Alan Parker à Psycho en passant par Resnais). Maddin est un auteur fantastique et maniaque. Il creuse un seul sillon, celui de l’aliénation par la famille. Il le fait par la poésie propre à son médium et avec une rigueur épatante, un sens terrible de la composition. Ca pourrait être « délirant », « surréaliste » ou « branquignole ». C’est juste beau, précis, déroutant.

Évidemment, ça n’est pas très aimable. Dérangeant à certains moments, agaçant à d’autres. Maddin pratique, plus que certains de ses prestigieux confrères œuvrant au même endroit (la Black Lodge de nos pensées non-dites), un humour très direct, un peu grotesque. Ca lubrifie parfois, ça peut aussi tomber comme un cheveu sur la clenche. Bizarrerie de plus qui mérite que l’on se prenne à son jeu. La structure du film est secrète et rien ne la laisse deviner. Ainsi, ne regarde-t-on pas ce film en pensant pouvoir l’améliorer ou en prévoir les détours. On doit se laisser guider. Faire confiance à un cinéaste (à un artiste).

Peut-être vivons-nous, à cause de pressions économiques inédites, une crise de la narration. Peut-être l’art cinématographique est-il malade de ça, de son incapacité à raconter une histoire valable, tout inhibé qu’il est par l’inquiétude de froisser son client. Peut-être, aussi, se bat-t-on joyeusement les steaks de la bonne histoire, et désirons-nous plutôt secrètement que le cinéma nous envoûte, nous hypnotise, nous dérange.

Maddin, en tout cas, continue le bon boulot. Allez-y voir.

*

Ulysse souviens-toi ! est sorti si discrètement en salles il y a quelques mois que personne ne l’a vu passer. Il doit exister en DVD quelque part, ou bien dans pas trop longtemps. C’est un film de Guy Maddin, donc, daté de 2011. Le héros est joué par Jason Patric, sa femme (la mère maddinienne !) par Isabelle Rossellini (qui fait par ailleurs en ce moment Green Porno, une super web-série zoophile). Et le docteur est joué par Udo Kier, le lillebror de Lars Von Trier. Que demander de plus ?


A propos de Léo

écrivain du XIXème, poète maudit du XVIIIème, Léo fut auteur de nouvelles et a publié le roman de sa vie : Rouge Gueule de Bois, ambiance apocalypse alcoolique. Il traîna ses guêtres dans les favellas, il participa à la Révolution d’Octobre et milite aujourd’hui pour l’abolition du droit d’auteur. Malheureusement, il finit sa carrière en tant que pigiste à Cinétrange. Dans l’horoscope de Tolkien, c’est le troll rieur. Il est là. Domicilié à Strasbourg, ou à Rio.


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