Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare, de Lorene Scafaria 2


L’année dernière, au mois d’août, j’avais découvert sur grand écran le dernier film d’un danois niqué de la tête : Melancholia. Ayant gardé de mauvais souvenirs de la plupart des délires de Lars Von Trier (Les idiots, Dogville, Le Direktor), j’avoue avoir éprouvé un certain scepticisme lorsque mon ami, Sébastien, m’avait proposé d’aller le voir. Melancholia parle d’une jeune femme sur le point de se marier, mais elle flippe et fout tout en l’air. Donc, elle fait une dépression, va passer du temps dans un château dans lequel habite sa sœur, le mari de celle-ci et leur fils. Melancholia est le nom d’une énorme planète censée frôler la Terre. Seulement, nos protagonistes se rendent compte au fur et à mesure qu’elle va littéralement la bouffer et donc détruire toute vie humaine. Arrivés à la fin du film, Sébastien et moi avions échangés un regard, le sien était un peu perdu et surpris, le mien ne devait pas être mieux ; nous venions de prendre une planète en pleine gueule. Avec pas grand-chose (un seul lieu, quatre personnages, l’idée que la fin du monde approche), Lars Von Trier a réussi à créer une claque émotionnelle rare, le film de fin du monde inespéré : intimiste et humain. Alors qu’il y a encore quelques années, des blockbusters nous proposaient une vision sans âme de la fin du monde dans le seul but de devenir le film d’action du dimanche soir (Armageddon, Deep Impact, 2012), aujourd’hui, le film pre-apocalyptique intimiste (le genre de projet casse-gueule qui ne laissera probablement personne indifférent) semble de plus en plus attirer le public pour une quelconque raison. D’abord, l’intéressant et toujours inédit en France Tres dias de F. Javier Gutierrez (2008), Melancholia de Lars Von Trier (2011), et maintenant, Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare de Lorene Scafaria (2012).

Droite : « Oh! Mais t’es le puceau de 40 ans, toujours puceau ! Comment t’as fait pour tenir tout ce temps, mec ?! » Gauche : « Je vais te donner cette lettre pour éviter de dire à voix haute de ce que j’ai pensé de toi dans Domino. »

Personne ne dit vraiment croire à la fin du monde de 2012, mais au cinéma, on dirait qu’on a de plus en plus besoin de voir ce sujet abordé avec une certaine finesse. Une mélancolie et une crainte nous emballent lorsqu’on y pense, l’humain a le sentiment qu’une fin est proche, qu’elle soit en 2012 ou dans cent ans. On est dans la merde et le futur de nos enfants sera pire. Mais cette crainte n’est pas nouvelle. Et il ne nous reste plus qu’à en rire. Le film de Lorene Scafaria est plus ou moins dans cette optique et le premier film réalisé par Seth Rogen et Evan Goldberg, The End of the World (prévu pour 2013), le sera totalement à priori. Bien sûr, on ne peut seulement rire face à l’idée que la fin du monde approche, les larmes se retiennent ou jaillissent, ainsi que les regrets, et une légère pression à l’estomac et au cœur fait rage. Certaines personnes partiront en courant en espérant trouver un trou dans lequel se cacher, d’autres essaieront tant bien que mal de faire ce qu’ils font d’habitude, organiseront d’ultimes partouzes, feront ce qu’ils n’ont jamais osé faire, se suicideront ou écouteront un Lou Reed, allongées au milieu de leur appartement.

Gauche : « Je vous avais adoré dans Ma sorcière bien aimée… » Droite : « Parle-moi encore de ce film et j’te fous ce bébé dans le feu. »

Dans Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare, deux voisins se rencontrent : un quarantenaire dont la femme a prit la fuite (et il ne tardera pas à apprendre qu’il a été trompé) et qui veut retrouver son amour de jeunesse, et une jeune femme de 28 ans sur le point de quitter son petit ami, désireuse de revoir sa famille une dernière fois en Angleterre. Ensemble, ils vont prendre la route et se mettent à la chasse de leurs dernières envies. Bien sûr, les choses ne se passent pas comme prévues. L’Amérique est en état de panique. Ainsi que le reste du monde, fort probablement. Que feriez-vous si la fin du monde arrivait ? Quels seraient vos regrets ? Quel bruit émettrait Schwarzenegger au moment de la destruction finale ?

« Hey! On dirait trop le chien de Mary à tout prix ! Ça doit te changer d’être dans les bras du puceau ! »

Trêve de conneries, parlons de choses sérieuses. Avant tout, Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare est un film de scénariste. Lorene Scafaria réalise ici son premier long-métrage après avoir signé le scénario de la sympathique comédie romantique Nick and Norah’s Infinite Playlist (tristement baptisé en France Une Nuit à New York) réalisé par Peter Sollett. Elle met en avant ses dialogues, ses situations et ses acteurs. Elle respecte le minimum syndical en termes de réalisation, mais heureusement, le montage est efficace. Bien que le budget du film soit de 10 petits millions de dollars (soit 3 millions de plus que Melancholia), on y verra pas vraiment la couleur : nos personnages parlent, roulent en voiture, fuient une petite émeute, vont à la plage, parlent, pleurent, parlent, etc. Le film n’est pas pour autant chiant. Et bien que le jeu de Keira Knightley laisse souvent perplexe, on finit par oublier ce détail grâce au talent de Steve Carrell pour finalement se laisser emporter par l’histoire.

« Tu sais comment je sais que tu es gay ? »

Quand le film est censé faire rire, il fait très souvent rire. Quand il est censé émouvoir, il y arrive aussi souvent. Et comme pour Melancholia, c’est là le point fort du film : réussir à faire ressentir des émotions fortes avec très peu (une conversation, un regard). Seulement, le film se laisse parfois emporter par une bande originale à la fois sympathique et étouffante surlignant certaines émotions sans en avoir vraiment le besoin. Scafaria est une amoureuse de Lou Reed, The Beatles ou encore des Beach Boys, et Nick and Norah’s Infinite Playlist en était déjà la preuve, mais cet abus de musique y paraissait plus justifié.

Gauche : « C’est un lapin ? » Droite « Non, c’est un chat. » Gauche : « J’te jure qu’on dirait un lapin… » Droite : « J’ai vécu la même chose après avoir vu Domino ; t’en fais pas, tes yeux s’en remettront dans une semaine ou deux. »

Le rire ici est un rire jaune, grinçant. On nage dans la dramedy la plus totale. La scène étant le meilleur exemple est vers le début, lorsque le personnage de Steve Carrell va à un dernier dîner entre amis et que ces derniers décident de se lâcher complètement : c’est le moment de baiser n’importe qui, on s’en fout des maladies ou de la grossesse, c’est le moment de goûter à certaines drogues (un personnage de la soirée apporte une seringue d’héroïne et n’attend pas pour faire une piqure à un de ses amis) ou de faire boire de l’alcool cul sec à sa fille de 5 ans. Tout ça dans une joie et une décadence semblable à une fête étudiante. Le monde n’a plus aucun sens, la vie humaine sur Terre ne sera plus qu’un lointain souvenir. Le personnage de Steve Carrell préfère se cacher du cirque auquel il était en train d’assister, avachi dans la baignoire, pensif et paumé. Qui sont ces gens ? Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce qu’il me reste à faire, de toute façon ? Scafaria joue avec l’absurdité, s’imagine ce que les Etats-Unis deviendraient dans ce type de contexte et montre cela avec humour noir, et une pointe de cynisme et de tristesse. Et ça fonctionne. De ces représentations absurdes se dégage une émotion étrange, on rigole, mais on sert les dents, en sachant comment tout cela va se terminer.

Gauche : « Oh!!! Le puceau veut pas faire plaisir à Maman ??? » Droite : « Continue comme ça et je finirai par avoir le même problème que mon personnage dans Little Miss Sunshine… » Gauche : « Gay?! »

D’ailleurs, en parlant de la fin, celle-ci demeure le plus gros regret du film. Les vingt dernières minutes finissent par plonger dans un sentimentalisme des plus clichés, lorsque le personnage de Steve Carrell retrouve son père (joué par Martin Apocalypse Now Sheen, je ne relèverais même pas l’ironie) qui l’avait abandonné plus jeune. A partir de là, le film est foutu. On a beau espérer que cette partie guérisse peu à peu de son handicap, mais laisse tomber, après ça on nous balance une dernière scène fainéante au possible et on sort de la salle en se disant que ce n’était pas trop mal, que ça aurait pu être pire, que ça aurait pu être beaucoup mieux. Bon, et si la fin du monde arrivait, je ferai quoi ? Putain… est-ce qu’on souffrira ce jour-là ? Est-ce que ça fera mal ? Europa Park devrait être ouvert ce jour-là et on devrait tous baiser sur les montagnes russes.

Gauche : « C’est quoi cette critique..? Je comprends rien… Ce type a vraiment perdu les pédales, il dit n’importe quoi… » Droite : « Fuck my life. »

En salles depuis le 8 août.


A propos de Rock

même si son nom évoque la boxe ou le catch, il y a une grande sensibilité chez Rock. Enfant spirituel d’Harmony Korine, il se plait à explorer les mêmes errances que le réalisateur américain. Même si ses goûts sont larges, il s’intéresse au cinéma mal branlé, et éprouve une compassion pour les réalisateurs fauchés. Ceux qui n’ont pas le budget mais qui font leur métier en y mettant tout leur coeur. Grand mélomane (Ernest Ping, Nipple boy), il s’essaie à la réalisation de clips et de courts-métrages. Domicilé à Strasbourg


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2 commentaires sur “Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare, de Lorene Scafaria