Les Sorcières de Zugarramurdi d’Álex de la Iglesia


On ne fera pas déshonneur au grand railleur Alex De La Iglesia en avouant d’entrée que l’on attendait depuis plus de quinze ans un come-back aussi vivace du réalisateur au genre qui l’a rendu célèbre : la farce horrifique.
Certes, le metteur en scène hispanique à toujours pris un malin plaisir (et un soin certain) à rendre son cinéma abrasif aux étiquettes (road-movie psyché, comédie de mœurs, thriller mathématique, western en trompe l’œil, ou fable historique teintée de romantisme, se bousculent dans une filmo atypique, rarement prise à défaut), mais il est vrai que pour bon nombre de fantasticophiles, il est surtout resté le trublion débridé et furieusement militant, auteur de deux œuvres politiquement incorrectes, résolument punk, et esthétiquement bis (bis que ragent encore certains copistes) : Action Mutante et Le Jour de la Bête (respectivement auréolés aux festivals d’Avoriaz et Gérardmer).
Il faut dire que, dans ce créneau un peu bâtard, il est l’un des rares (le seul ?) à avoir su tirer un véritable style et une épingle piquante du jeu.
Bien au-dessus de toutes les parodies lourdingues (qui se contentent généralement de singer des codes où d’empiler des sketchs plus ou moins drôles) De La Iglesia lui, a toujours cultivé l’art de greffer de vraies histoires (avec un fond), autour de personnage pittoresques (avec une âme et de la gouaille), dans des contextes généralement foutraques mais toujours empreints d’une forte charge théâtrale.
C’est encore le cas dans l’antre de ces Sorcières de Zugarramurdi, une facétie trouille où le motif fantastique (traité artistiquement en respect) se trouve rapidement cuisiné autour d’une pièce sociale, sans pour autant être sacrifié sur l’hôtel du simple prétexte.

zugarramurdi
Sous les oripeaux d’un conte fantastique moderne, jalonné de métaphores (pas franchement subtiles mais drôlement excessives) sur l’antagonisme ancestral qui oppose le sexe fort et son pendant (pas si faible que cela), le film dégoupille en effet de pures séquences de série B, furieuses et grand-guignolesques, au panache d’un autre temps.
La trame en soi est déjà une signature de son auteur: des braqueurs improvisés, poussés au crime par la crise (le chef de bande, père de famille au bout du rouleau, embrigade son fiston dans un hold-up, faute d’avoir trouvé à le faire garder) se font un magasin de rachat d’or de la Puerta del Sol (lieu hautement symbolique d’où partit le mouvement des indignés ).
Camouflés dans des déguisements grotesques de mimes de rue (on ne s’étonne pas d’en voir autant arpenter les trottoirs, dans un pays largement mis à l’amende), deux des forcenés parviennent à échapper aux tirs de la police, et prennent en otage un taxi madrilène, direction la frontière française et l’Eldorado promis au petit mocoso : Disneyland Paris. Loin de parvenir à atteindre leur but, les larrons voient leur course stoppée aux portes de Zugarramurdi, village à la réputation malfaisante où une tenante d’auberge douteuse leur jette un sortilège avant de les précipiter dans les griffes de son trio matriarcal et familial de sorcières, autant intéressées par le butin de la troupe que par le gamin, qu’elles destinent à l’accomplissement d’un sacrifice païen.
Sur le papier, cette série B bien frappée entretient de nombreux points communs avec le From Dusk, Till Dawn de Robert Rodriguez, à commencer par son développement narratif : faux road-movie emmené par des malfrats en cavale (le braquage musclé et la course poursuite automobile superbement chorégraphiée qui s’en suit font vraiment leur effet) dérivant sur un film de genre tout autre, mais au final tout aussi explosif.
Une filiation largement prolongée sur un plan visuel, par un traitement esthétique très typé années 80/90 ( sorcières bondissantes cheveux au vent, effets de shaky-cam empruntés à Sam Raimi, photographie désuète, noyée dans les teintes bleue/ocre, maquillages old-school, et FX approximatifs volontairement en marge des affinements numériques ) prolongé par une approche affective des personnages monstrueux qui témoigne d’un véritable amour du genre ( pour exemple, le magnétisme instantané d’une sexy witch, s’acquittant d’une séquence diablement sulfureuse à califourchon sur un balais, rappelant instantanément la danse du python de Salma Hayek dans le Titty Twister ).
Mais, là où le film de Rodriguez s’arrêtait aux portes de l’hommage Grindhouse, De La Iglesia a clairement l’ambition d’utiliser son genre pour raviver sa verve venimeuse et forcer le trait sarcastique sur la lutte des sexes (le réal’ est sorti échaudé d’un récent divorce et entend bien le faire savoir).
Le ton moqueur est d’ailleurs donné dès le générique de début, où l’iconographie de la sorcellerie se trouve mêlée aux portraits d’Angela Merkel et Margaret Thatcher.
Une formule grossière (et pas la plus grosse du film) qui ne ménage pas ses sorcières (comprendre, les femmes au sens large, dont l’unique but semble être d’empoisonner l’existence des hommes), chargeant le premier quart du métrage de répliques ouvertement misogynes, jusqu’à ce que le fantastique ne vienne remettre progressivement le machisme à sa place, en renvoyant dos à dos les extrêmes.
Les insoumis mercenaires et grandes gueules du début se révèlent ainsi, au fil de leurs déboires, des couards, victimes de leur libido, manipulateurs et parfois vrais salops.
Alors qu’au milieu des sibylles inapprivoisées aux dents aiguisées, émerge une passion sincère qui, montée en parallèle de la quête d’une mère farouchement déterminée à retrouver son fils, donnera finalement le beau rôle à ces dames tant raillées.

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Il faut dire qu’à l’instar d’une bobine d’Almodovar, les satanés caratères de la gente féminine y sont choyés par un casting 3 étoiles, réunissant la caste personnelle du réalisateur;  à commencer par sa nouvelle compagne, Carolina Bang (révèlée par l’émouvant Balada Triste) ainsi que ses deux actrices fétiches, Terele Pávez (Le Jour de la bête) et Carmen Maura (Mes chers voisins), qui excellent chacune dans la caricature des pimbêches démoniaques, rivalisant de gouaille et de grimaces.
Le trio est surtout complété par la mordante Macarena Gomez (aperçue dans le Dagon de Stuart Gordon) ici en génitrice frondeuse, endossant un personnage pas très éloigné de celui de la belle Leticia Dolera (héroïne de REC. 3), avec qui elle entretient une troublante ressemblance physique.
Face à elles, les mâles ont forcément du mal à trouver un répondant aussi percutant, enfermés dans des échanges dialogués souvent clichés, rarement crédibles et largement plombés par un humour bas de caleçon très redondant; lorsqu’ils ne sont pas tout simplement ridiculisés par l’absurdité de certaines séquences.
Une volonté certes assumée de la part du réalisateur, mais qui vire parfois à la bouffonnerie, comme lors de cette scène de torture improbable où deux des protagonistes masculins sont contraints de s’embrasser à pleines langues.
Malgré ce genre de dérapages pas très heureux, l’atomisation de toute subtilité s’avère pourtant être le principal atout de cette grivoiserie fantastique ‘bigger than good taste’, qui ose des choses incroyables, allant de la digression narrative (la scène du rituel transformée en longue séquence d’opéra baroque) à des choix artistiques réellement outranciers : pour être purifié, l’enfant viril doit passer par le gosier d’un monstre ventripotent (ressemblant à la vénus de willendorf) avant d’en ressortir totalement androgyne, expulsé par les canalisations de son sphincter (gloups !).
Impudent, l’excentrique ibérique va même jusqu’à ramener concrètement la destinée du genre masculin au trou des toilettes turques (balancer ainsi l’allégorie de la caverne dans la fosse sceptique, fallait avoir les ovaires de le faire !).
Inutile de spoiler plus encore le contenu de ce chaudron bouillonnant d’idées folles, vous aurez aisément compris que sous la direction d’Alex de La Iglesia, le mythe de la sorcière prend ici un sérieux coup de balai (comme l’antéchrist en son temps).
Le retour de la facétie horrifique débridée et irrévérencieuse, c’est maintenant !
Witching and Bitching titre l’affiche américaine, messieurs vous êtes prévenus …

Sortie en salles le 8 janvier 2014

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