Le manoir de la terreur, d’Alberto De Martino 2


En feuilletant le livre de Laurent Aknin, Le cinéma bis, 50 ans de cinéma,  le nom d’Alberto De Martino est étrangement absent du répertoire alors que les grandes figures du cinéma populaire transalpin y figurent presque tous : Umberto Lenzi, Sergio Martino, Duccio Tessasri, Enzo Castellari, Joe d’Amato etc. Martino fait-il partie des oubliés ? Pourquoi une telle impasse sur cet artisan plutôt doué à qui l’on doit notamment deux gros succès : L’antéchrist, démarquage efficace de l’Exorciste et l’excellent Holocaust 2000 qui reprend à peu de choses près l’intrigue de La malédiction.

Une petite hypothèse : De Martino  manquerait de personnalité, à défaut de talent. Il ne livre que très rarement des produits bâclés, ce qui n’est pas le cas de certains de ses confrères (Bruno Mattei, Joe D’amato, Lenzi parfois) qui se complaisent plus ouvertement dans les abîmes insondables du Z.  Il lui manque un brin de folie, de déviance peut-être, pour sortir du lot. Il reprend, sans les pimenter de trop d’effets, les recettes des succès récents et surfe sur les modes. Mais il ne démérite pas et ce serait injuste de l’oublier. Certains de ses films sont même à réhabiliter. Je pense à l’excellent Percée l’invincible, le percutant Rome contre Chicago ou plus récemment le très curieux thriller hitchcockien Blood link.

Et puis bien sûr, cet épatant Manoir  de la terreur (Horror) qui n’avait pas été très bien reçu à l’époque par la critique spécialisée. Pourtant, ce film d’épouvante se situe dans la bonne moyenne, inférieur aux chefs d’œuvre de Mario Bava et Antonio Margheriti mais très au-dessus de bisseries comme L’orgie des vampires ou Deux filles pour un vampire.

Fidèle à ses habitudes, Alberto De Martino (dissimulé derrière le pseudo Martin Herbet) n’innove pas, s’inscrit dans la lignée des classiques du genre avec un scénario habilement écrit qui entretient l’ambiguïté sur l’aspect fantastique. Lointainement inspiré de La chute de la maison Usher, l’histoire est pourtant assez prenante.  Fin du XIXème siècle, en Angleterre, Emily Blackford retourne dans le château familial, habité par son frère.  Entre les tourments de celui-ci, le décès accidentel du père, le médecin plutôt louche et la froideur inquiétante de la gouvernante, Emily est victime d’épouvantables cauchemars, voire d’hallucinations. Il semblerait que le père soit encore vivant et qu’il ait décidé d’accomplir la prophétie suivante :   pour que la lignée des Blackford ne disparaisse pas, la dernière descendante, Emily, doit mourir avant ses 21 ans. Soit avant 5 jours…

Alberto De Martino entretient efficacement le suspense entre ambiance morbide à la frontière du fantastique et récit plus cartésien autour d’une machination probable. Ecrit avec soin (notamment par Sergio et Bruno Corbucci entre autres), sans trop de dialogues ridicules, cette œuvre envoûtante, soutenue par un rythme alerte, est magnifiée par la splendide photographie de l’espagnol Alajando Ulloa, chef opérateur qui éclaira plusieurs Jess Franco. Toutes les séquences à l’intérieur du château, qui baignent dans une photo expressionniste noir et blanc dignes de certains chefs d’œuvre de la Universal des années 30, sont sublimes. Mais il ne faut pas oublier les extérieurs, notamment une belle séquence de rêve hallucinée enrobée de brumes et d’images oniriques.

Production italo-espagnole, Le manoir de la terreur, par ses qualités plastiques et narratives, demeure un formidable film d’épouvante gothique rendant un bel hommage à Edgar Poe mais aussi de façon plus insidieuse à des conteurs du XIXè siècle, tel Guy De Maupassant ou Bram Stocker.

La réussite évidente de cette œuvre prenante réside aussi dans son casting impeccable. Ce qui n’est pas toujours le cas dans ce type de productions. Gérard Tichy et Léo Anchóriz (qui ressemble un peu à Vincent Price) sont formidables, tandis que Joans Hills (Ombretta Colli de son vrai nom) campe une héroïne fragile crédible. Et en plus, elle est très jolie ce qui ne gâte rien.

Un petit classique du bis à redécouvrir et un réalisateur à reconsidérer même si personne n’oubliera qu’il commettra l’inénarrable L’Incroyable homme puma en 1980.

 (ITA/ESP-1963) d’Alberto De Martino avec Gerard Tichy, Joans Hills, Léo Anchóriz, Helga Liné

Edité par Artus. Durée : 90 minutes. Versions : français, italien. Sous titres : français. Format 1.66 original respecté 16/9ème compatible 4/3 Noir et blanc. Interdit aux moins de 12 ans

Le monstre de Blancheville, par Alain Petit : Avec une foule de détails passionnant, Alain Petit, historien du bis éclairé, revient sur la genèse du film avec passion. Comme d’habitude l’entretien est une mine d’informations pour les amateurs.

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A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.


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2 commentaires sur “Le manoir de la terreur, d’Alberto De Martino

  • Aknin

    C’est vrai que Martino fait partie des – nombreux – sacrifiés du « Cinéma bis 50 ans de quartier », en raison de la nécessité de limiter le livre à 250 personnalités. On s’est rattrapé avec le volume suivant (« Les Classiques du cinéma bis ») dans lequel il est cité plusieurs fois, notamment pour « Le Manoir de la terreur »…

  • manu

    C’était pas une critiqu juste un constat comme quoi De Martino est souvent oublié et peu cité, et parfois à juste titre. j’ai vos deux livres et j’aime bien les feuileter régulièrement. Et je sais que le bis est tellement large qu’il y a forcément des oublis.