Nemesis (Sam was here) de Christophe Deroo


La vie est parfois injuste. La sortie récente en salle du formidable Grave de Julia Decourneau est très encourageante pour le cinéma de genre français, d’autant que le succès  festivalier du film a eu un impact jusque dans les salles classiques type multiplexe. De quoi redonner confiance à la profession pour offrir des alternatives aux éternels comédies avariées. On pouvait espérer le même destin pour Sam was here, véritable ovni réalisé par un Français expatrié à Los Angeles pour  un budget ridicule avoisinant 150 000 euros et un tournage effréné sur seulement 12 jours.

Hélas, malgré son passage remarqué à Gérardmer et dans divers festivals comme le PIFF ou L’étrange festival, le premier long-métrage de Christophe Deroo ne passera  pas par la case ciné et sort aujourd’hui directement en DVD et blu-ray. A la vison du film on comprend un peu ce qui a pu effrayer les distributeurs sans doute peu habitués à visionner des objets aussi insolites et abscons.

Tourné dans un magnifique scope rendant justice au paysage désertique, Sam was here, rebaptisé Nemesis pour je ne sais quelle raison obscure, est l’extension du court-métrage de Deroo : Polaris. On y retrouve cette même trame curieuse plongeant d’emblée le spectateur au cœur d’un cauchemar solaire et moite. Sam, un représentant commercial, fait du porte-à-porte au cœur d’une Californie vidée de ses habitants. Il ne rencontre personne, n’arrive pas à joindre sa femme et son patron qu’il tente d’appeler d’une cabine téléphonique. Les portables n’existent pas, ce qui confère à l’univers mis en place un aspect hors du temps, proche de l’abstraction. Plus étrange, Sam possède une sorte de beeper où il reçoit des messages l’accusant, entre autres, de pédophilie. Il a aussi pour seule compagnie une émission de radio, focalisée sur un tueur recherché dans la région où il se trouve. Évidemment, pas besoin d’avoir découvert la pierre philosophale pour penser que cet assassin pourrait bien être Sam lui-même. Mais rien n’est moins sûr, d’autant que Deroo brouille les pistes.

Dès les premières images somptueuses, l’ambiance est posée et les interrogations fusent.  Quelle est cette lumière scintillante  venue du ciel ? Pourquoi n’y a-t-il quasiment personne dans ce no man’s land rêvé de road movie ? Pourquoi (attention je spoile !!!) les rares personnages qui entrent dans le champ sont-ils masqués ? Et pourquoi veulent-ils tuer Sam ? Et ce ne sont pas les seules questions que nous nous posons tout au long d’une œuvre hypnotique et intrigante qui a la bonne idée de ne durer que 75 minutes.

Nemesis ressemble beaucoup à un épisode moderne et décalé de La quatrième dimension qui aurait été tourné par un John Carpenter sous acide. La durée excessive du générique est évidemment un hommage au maître mais les similitudes ne s’arrêtent pas à quelques gadgets identifiables. Christophe Deroo possède un sens inné de la mise en scène, gère l’espace et le temps avec beaucoup d’assurance. Il ne craint pas de suspendre ce temps afin de magnifier cet espace qui devient, par des détails du décor, un lieu anxiogène. La musique du duo Christine (est-ce un hommage au film adapté du roman de Stephen King ? ) est évidemment sous influence des partitions électro minimalistes de Carpenter. Cette BO, alliée à la précision des plans larges minutieusement cadrés,  accentue l’impression d’assister à une descente aux enfers d’un personnage aussi déboussolé que nous, pauvre spectateur. Et quand les accusations tombent, on n’est pas plus avancé. C’est aussi la limite de cet exercice de style brillant et audacieux qui aurait sans doute mérité d’être ramassé sur une durée plus courte, un moyen métrage aurait amplement suffi. Le scénario ouvre beaucoup de pistes mais n’en déflore aucune. Rien n’étant expliqué, on se retrouve un peu démuni lorsque le générique de fin tombe. D’un côté cette volonté de nous laisser gamberger avec des lectures diverses et variées, des hypothèses de construction du sens du récit, s’avère extrêmement stimulante à l’heure actuelle où la plupart des scénarios, trop mécaniques,  tombent sous le sens. Mais d’un autre côté, l’absence de révélation finale s’avère frustrante.

Cette part énigmatique évite de sombrer dans le grotesque avec un twist éventé mais il manque du moins une piste, une orientation, une proposition même réversible, à l’instar des films de David Lynch. L’absence de résolution confirme aussi la légèreté d’un script troublant mais dénué de profondeur et un peu hermétique. Nemesis doit alors être vu pour ce qu’il est : un cauchemar pelliculé sans queue ni tête, formellement très maîtrisé et qui place son réalisateur parmi les jeunes cinéastes de genre à suivre. On pense beaucoup à l’univers absurde des films de Quentin Dupieux en plus codifié.

Rusty Joiner, comédien de second plan (aperçu dans Resident evil : extinction) est très convaincant. Il apporte une dimension ambigu à un personnage au bord de la folie. Une petite révélation.

(FRA/USA-2016) de Christophe Deroo avec avec Rusty Joiner, Sigrid La Chapelle, Rhoda Pell. DVD/Blu ray sorti chez Condor Entertainment

Les alter-séances du vendredi : le 14 avril à 21h45, le 28 avril à 21h40 et le 12 mai à 22h au cinéma utopia Montpellier

http://www.cinemas-utopia.org/montpellier/index.php?id=2157&mode=film


A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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