Unboxing Sarah Fisthole


Maîtresse de cérémonie depuis le début du Gonzine , Sarah Fisthole n’a de cesse d’explorer les liens obscurs entre la féminité et les forces du mal, Eros et Thanatos pour simplifier. Fanzine de luxe, le Gonzine est doté d’une couverture en linogravure, ce qui donne au toucher un aspect à la fois soyeux et rugueux, très sensuel. Ce n°6 datant d’avril 2017 rassemble pas moins de 53 auteures, que des gonzesses donc. Un index très utile permet de savoir qui a fait quoi.  L’intérieur ressemble à un laboratoire expérimental et multiplie les formes : collages, poésies, nouvelles, photos et surtout dessins. Il y a même un dessin au télécran. Cette zone de liberté permet d’oser des choses et d’explorer des pistes multiples. Ca marche ou pas, ça dépend des goûts.  On explore ici les sombres tréfonds de l’âme et de la chair. Point de licorne et d’arc-en-ciel ici mais plutôt des monstruosités et des organes mutants, en noir & blanc, mais surtout en très noir. En cinéma, on se situerait du côté de chez Buñuel, Lynch ou Cronenberg. Mais en pire. Le grotesque est souvent poussé à son paroxysme et les badass girls n’hésitent pas à aller loin dans le transgressif et le déviant.  Ca peut être joliment symbolique mais aussi pornographique et gore. Les styles sont très variés ! Mes préférés : les traits fins et précis de Claire Carré, le dessin psychédélico-délirant de Lia Vé , les animaux mutants de Crocuta Crocuta, à mi-chemin ente le naïf et le monstrueux. L’art foutoir de Caroline Sury qui fait de grandes fresques d’orgies savoyardes. Et puis j’aime bien Viola Corp pour ses dessins outrés, transgressifs et blasphématoires (combo!) et le dessin de Pole Ka où Eros et Thanatos ne font plus qu’un. Sans vouloir fayoter, c’est le texte de la cheffe qui m’a ému, avec cette sorte de rage rentrée, qui explose par moments mais jamais gratuitement. La vision du monde est pessimiste et noire mais au final Sarah Fisthole exacerbe plutôt son absurdité complète. Bref, elle met vraiment ses tripes dans ses histoires.

On retrouve la cheffe du Gonzine également au menu du sixième numéro de Trois. Oui, il faut suivre. « 3 » est une série d’ouvrages qui rassemble trois auteurs différents, chacun réalisant un comic. Ici ce sont Sarah Fisthole, Mike Diana (connu pour avoir eu des soucis de justice aux USA) et Danny Maltais qui s’y collent et donnent chacun leur vision sur le thème du diable.

Sarah Fisthole conte l’histoire d’une jeune fille à peu près normale et sympa, légèrement naïve, mais qui recèle en elle une dangereuse psychopathe. Tout ça, parce qu’à l’âge de quatorze ans, elle s’est faite sauvagement violée par le diable. Il y a du délire mais aussi des morceaux de psychanalyse à l’allure authentique. Malgré des surgissements de pornographie et d’horreur, c’est raconté sur un ton intimiste et sérieux. A travers cette spirale de violence au sein d’une histoire romantico-diabolique, l’auteure questionne les origines du mal.

Mike Diana livre une histoire abracadabrante : « la nuit où Sugarpop baisa la femme du diable ». Sugarpop et son pote sont des sortes de Beavis & Butthead, aimant faire de mauvais tours. A la lecture d’une bible satanique, ils remarquent un symbole, qu’ils retrouvent sur une statue dans un parc. Leur aventure rocambolesque les mène vers un rituel sacrificiel. Ils croient sauver un bébé mais ils ne font qu’attirer sur eux le diable, qui les poursuit sans cesse avec son phallus hérissé de piquants. Le graphisme est très caricatural et stylisé, loin de tout réalisme. Ca fait pas mal rire grâce à une surenchère présente à chaque page. On ne sait pas vraiment où le délire va s’arrêter.

C’est le québécois Danny Maltais qui remporte la palme du mauvais goût. A nouveau, il s’agit d’obscures cérémonies satanistes et ici, une secte sacrifie des nains, des nonnes ou des porcs. Le gourou convoque M. et Mme Dupont pour leur annoncer que leur tout jeune fille encore vierge va devoir passer à la casserole. Ainsi toute la famille prépare avec ferveur et engouement le sacrifice de la petite dernière. Mais rien ne va se passer comme prévu. C’est délirant, dégueulasse, outrancier à souhait, ça dépasse toutes les limites de la bienséance, mais c’est fort rigolo.


Entretien avec Sarah Fisthole

A la première rédaction de l’article, j’affirmais que l’auteure était obsédée par « le sexe et le diable ». Un résumé trop vague qui demandait une correction :

Si de mon travail tu ne retiens que cela, alors je t’invite à te re-pencher dessus et de ne pas te baser uniquement sur ce que tu sembles constater sur Facebook. Ce numéro est un spécial madame Satan, il est en route depuis un moment, il a exceptionnellement une thématique car il est affolant de constater que l’on revient purement et simplement à cette image de « créature diabolique » créé au 19ème siècle. Et pourtant on parle de féminisme dans tous les sens. Le nouveau mot marketing à la mode, juste derrière vegan. Ce numéro est le choix de justement aller aussi loin que possible. Quoi que la femme soit et/ou fasse, cela ne va jamais, aussi nous décidons dans ce numéro d’aller aussi loin que possible.

D’où vient cette obsession pour le diable ?
Si on regarde tout ce qui est fait depuis la nuit des temps au nom de Dieu, alors je le préfère largement.

 

Comment a débuté le Gonzine ?

En 2011, à force de me faire recaler des dessins, j’ai décidé de monter ma revue et d’éditer ce que je voulais. J’ai proposé à des copines et d’autres filles dont j’aimais bien le taff de me rejoindre. Il n’y avait pas trop de zines de meufs à l’époque, je trouvais que les gars se tiraient bien la nouille entre eux, même dans l’underground. Moi j’avais envie de partir dans une certaine direction de travail, aussi j’ai créé cet espace de liberté; pour moi et les filles qui en avaient besoin.

 

Pourquoi le choix de la couverture en linogravure ?

J’ai une formation d’artisan du livre, je suis relieuse à la base (j’ai un DMA reliure/Dorure) et j’aime la gravure, que je pratique. J’ai eu la chance d’aller dans une école spécialisée dans les métiers du livre. J’ai appris beaucoup sur les méthodes d’impressions « à l’ancienne ». Je combine les deux dans mes productions livres. Il y a aussi le fait qu’avec cette façon de faire, chaque livre est unique. En festival les gens peuvent le choisir, choisir LE livre qui sera le leur, j’aime cette dimension intime entre le livre et les êtres. J’ai poussé le truc jusqu’à terminer à la main et à l’encre sur le Gonzine 6 les éléments de rouge. Cette manière de faire c’est ma façon de protester contre cette société mondiale du profit qui régit la vie des gens.

 

Le fanzine est-il un modèle économiquement viable ?

Pardon mais là je ris. Si on veut gagner de l’argent, il ne faut absolument pas faire du fanzine.
Pour le Gonzine, je ne peux malheureusement pas payer les filles pour leurs dessins. J’ai un job alimentaire, je gagne 1000 euros par mois, je suis dans la catégorie des pauvres. C’est un choix, je l’assume, mais on ne peut pas parler de réussite sociale dans mon cas. Etant moi-même invitée à être publiée dans différentes revues, je sais très bien ce que c’est de ne rien gagner en dessinant et si on veut vraiment être mercantile dans sa réflexion, si je devais calculer un taux horaires, entre ce que j’y laisse comme fric et la main d’œuvre (car je fais tout toute seule depuis mon studio, les gonzesses n’interviennent pas dans la fabrication), je pense que j’aurais envie de pleurer.
Créer c’est notre truc, on ne peut pas faire sans. C’est en nous, pour toujours et il faut accepter d’avoir des fois une vie de merde (« la vie de bohème » il s’appelle ça dans les livres, beaucoup plus glamour).
Pour ce qui est des filles dans Gonzine, j’essaie surtout de leur permettre d’avoir leur travail de diffusé, je me déplace en festivals de micro-éditions, j’essaie aussi d’organiser des expos où elles peuvent avoir l’occasion d’exposer et de vendre leurs dessins. J’ai des lecteurs réguliers qui n’hésitent pas à acheter les originaux des dessins qui se trouvent dans les Gonzine. Je fais le lien entre eux. J’aime avoir la satisfaction d’avoir mis en relation une artiste et une personne qui ne la connaissait pas avant d’ouvrir le livre.
Mais avant tout, c’est aussi de les fédérer, pour qu’elles se rencontrent, créer des amitiés, des projets entre elles, leur donner une impulsion. Évidemment je ne parle pas de Caroline Sury ou Anne Van der Linden, qui n’ont pas besoin de moi. Là, on a un grand bonheur/honneur de les avoir avec nous dans le livre.

 

Si quelqu’un veut participer, c’est possible ou c’est un club très select ?

Oui, dans le derniers numéros il y a des filles que je ne connaissais pas qui m’ont contacté spontanément.

 

Pour poursuivre :

Le blog de Sarah Fisthole : http://www.sarahfisthole.fr/blog/

Pour commander le Gonzine, c’est par mail : fanzinegonzine@gmail.com

Les éditions The Hoochie Coochie pour commander « 3 » : https://www.thehoochiecoochie.com/

 

Extrait de 3#6


A propos de Jérôme

toute-puissance mégalomaniaque, oeil de Sauron, assoiffé de pouvoir et d’argent, Jérôme est le father de big brother, unique et multiple à la fois, indivisible et multitude, doué d’ubiquité. Il contrôle Cinétrange, en manipulant l’âme des rédacteurs comme des marionnettes de chiffons. Passionné de guerre, il collectionne les fusils mitrailleurs. Le famas français occupe une place d’exception dans son coeur. C’est aussi un père aimant et un scientifique spécialisé dans les nouvelles technologies de l’information. Pour faire tout cela, il a huit doppel gangers, dont deux maléfiques. Il habite au centre du monde, c’est-à-dire près de Colmar.

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