Les enfants de la pluie

Entretien avec

Philippe Caza

Les Hydross et les Pyross sont deux peuples imaginaires. Mais pour leurs vêtements, leur architecture, t’es tu inspiré d’une civilisation existante ? On pense un peu aux égyptiens pour les Pyross par exemple.

Pour les deux peuples, il n’y avait que très peu d’indications dans le livre : les Pyross, craignant la pluie et l’humidité, se mettaient des bâches en toile goudronnée et les chevaliers portaient des vieilles combinaisons de plongée craquelées aux entournures. On les a rhabillés en pensant moins sordide, avec des inspirations médiévales et moyen-orientales. En pensant aussi aux deux saisons, à savoir que, s’ils doivent se couvrir à mort en saison des pluies, par contre en saison sèche, ils doivent être plutôt déshabillés pour profiter du soleil. Cela tout en gardant la ressemblace. Ça a entraîné pas mal de boulot, chaque personnage ayant son costume sec et son costume pluie, sans compter le passage de 4 ans…

Cette culture du soleil et de l’élément feu a amené aussi la dominante des couleurs chaudes. (Le vert est tabou, c’est la couleur de l’ennemi, il n’y en a que sur les forçats.) Il y a aussi la dureté de leur civilisation, le machisme, qui amènent le noir et le métal, le cuir, des éléments sado-maso. Et des systèmes décoratifs géométriques, style Art Déco années 20-30.

Pour les Hydross, c’est tout le contraire. A priori, ils auraient pu être nus, mais bon, on fait un dessin animé « tout public »… Ils auraient pu avoir un style grec ou tahitien ou brésilien… On a cherché différentes optiques pour s’arrêter sur quelque chose « près du corps » pour rester proche du nu, et « décoratif », mais là dans la courbe, style Art Nouveau 1900. On aussi fait un petit hommage à René Laloux : ils sont assez proches des Draagz de La Planète sauvage, et des Gandahariens… Il y a aussi des raisons pratiques : ne pas avoir des voiles flottants à animer… et qui colleraient au corps, sous la pluie…

Il y a au générique toute une équipe d’animateurs coréens. Pourquoi cette collaboration ?

La plupart des dessins animés sont partiellement sous-traités en Chine ou en Corée ou dans les pays de l’est, c’est moins. La Corée du sud en particulier a développé une véritable industrie et travaille aussi bien pour le Japon que pour les USA ou l’Europe. Cela dit, dans notre cas, le studio coréen n’est pas un simple prestataire de service. Le patron de Han Shin s’est intéressé au projet au point de le coproduire, assurant un tiers du budget. En France, on a fait un an de préparation (Modèles de persos et de décors, story-board, lay-outs.) Les coréens ont réalisé les décors et l’animation proprement dite, d’après notre story-board, nos lay-outs, et nos (abondants) modèles de décors, ce sous la direction du réalisateur Philippe Leclerc et d’un superviseur, parfois deux, présents sur place pendant près d’un an. Philippe a dirigé sur place aussi le compositing (en numérique, c’est ce qui remplace le tournage au banc-titre), les effets spéciaux et le montage image. Le son, ensuite, a été fait en France.

L’histoire d’amour entre Skän et Kallisto est à peine esquissée et le dénouement final arrive assez rapidement. Le film n’aurait pas gagné en approfondissant  leur histoire ?

Ça c’est l’un des nombreux problèmes du film dont la réponse est simple : pas assez de temps. Ici je parle de la durée du film, du métrage. La prod nous a limités à 85 minutes, qui est le calibre classique du dessin animé. Il nous aurait fallu minimum 10 ou 15 minutes de plus pour mieux exploiter diverses situations, et aussi pour « laisser des silences ». Des scènes ont été écrites, story-boardées… et supprimées. Certains nous ont dit « le début est trop long », mais en fait non, c’est la fin qui est trop courte… On avait beaucoup de choses à mettre en place, un univers trop riche, beaucoup d’idées et d’envies, il nous aurait fallu deux films, ou une série télé de 6 fois 26 minutes…

Pour l’adaptation du scénario, quels ont été les choix cruciaux à faire par rapport au roman, par rapport au public visé notamment ?

Adapter Brussolo, et plus précisément ce livre, et l’adapter en « dessin animé tous publics », pose des problèmes particuliers. (Par « tous publics », j’entends « visible par des adultes, des adolescents et des enfants des deux sexes », mais pas forcément des tout petits : disons à partir de sept ans, s’il faut donner un chiffre).

Il y aura bien sûr la question technique : le livre fonctionnait en flashbacks et se finissait en queue de poisson. Mais une construction dramatique, ça se revoit, une fin ça s’invente. Ecriture, hypothèses diverses, révisions, dialogues serrés avec le réalisateur et le producteur… que du travail. Mais avant cela il y a l’esprit, l’ambiance, les choix philosophiques, la morale.

« Qu’est-ce au juste que j’ai envie de raconter à travers ce film ? »

Me voilà devant un livre manifestement « pour adultes », une histoire de guerre, d’attentats à la bombe, de suicide rituel… Me voilà devant une histoire où tout le monde est dur, agressif, méchant, où le héros, conditionné par l’emprise d’un grand prêtre fanatique imbibé de haine, commence par détruire à la bombe des centaines de prétendus ennemis de son peuple avant de se révolter. Et ce seulement au moment où le suicide lui est imposé : autrement dit, se révolte-t-il seulement pour sauver sa peau ou par réelle prise derbeurs d’humidité… et ça gonfle… et quand c’est trop plein ça explose… conscience morale ? Ajoutons qu’il se fait violer dans la paille par un de ses confrères apprentis-chevaliers. Ajoutons qu’on est dans une ambiance sinistre et glauque où il pleut tout le temps et où la pluie présente un danger mortel, comme pour nous un acide, où chacun se couvre de vieilles combinaisons de plongée ou de bâche de toiles goudronnée, où on survit dans des cavernes sordides et suintantes, où l’humidité est la pire ennemie, au point que des femmes esclaves servent d’éponge au nantis, leurs seins étant emplis de cristaux abso

Sans compter les sortes de dragons qui attaquent régulièrement la cité troglodyte pour en bouffer les habitants… Bref, ça rigole pas ! (Là, si on me pose la question « Pourquoi choisir un tel bouquin pour le traduire en dessin animé tous publics? », je suis forcé de dire que je ne l’ai pas choisi. On me l’a apporté sur un plateau et ça ne se refuse pas.)

Je ne veux pas dire qu’un dessin animé tous publics doive forcément être « rigolo » ou fleur-bleue, mais quand même… Une fois éliminés les éléments cités ci-dessus dont on se dit « Ça, c’est même pas la peine d’y penser », il reste une question plus personnelle : est-ce ça que j’ai envie de raconter, de dessiner, de montrer aux gens ? Non, je n’ai pas peur de montrer de la violence ou des choses morbides (il y en a, dans le film), mais il faut que ce ne soit qu’un passage qui débouche sur du positif. Il va falloir trouver une fin, effectivement, et même une happy end, oui, pas seulement pour faire plaisir au producteur : c’est un choix personnel. Mais il faut aussi que ce ne soit pas juste un épilogue plaqué in extremis, il va falloir rendre l’ambiance générale plus légère, rendre les personnages plus sympathiques, en créer au besoin, placer de l’humour, du charme, du lyrisme, de l’idéal. De la féminité.

Alors les changements vont être multiples, parfois de détail, parfois plus profonds. Par exemple, dans le livre, le peuple troglodyte s’appelle les Hydrophobe, je les ai appelé Pyross (le feu), les définissant par ce qui les fait vivre plutôt que par ce qui les tue. Je les ai fait vivre dehors, au soleil, pendant la saison sèche, alors que le livre ne les évoquait pratiquement que pendant la saison des pluies, enfermés dans leur falaise, couverts de toile goudronnée, écoppant les fuites… Je leur ai donné un peu plus de civilisation, par l’architecture ou la décoration. Je les ai gardés incultes et machistes, mais en donnant à des femmes le beau rôle, celui de la révolte contre l’oppression. Et j’ai placé la culture, le raffinement chez leurs ennemis les Caméléons (devenus dans le film les Hydross). Et à eux la non-violence absolue, presque maladive, sinon comment comprendre que, depuis le temps, ils ne répliquent pas aux agressions des Pyross en allant, pendant la saison des pluies, noyer leurs cavernes?

Et puis, j’ai changé des rôles. J’ai fait disparaître le père du héros Skän (ex-Nath) au bénéfice de sa mère, mis en valeur sa sœur, lui ai donné un copain sympathique… (Un sidekick… quand on juge les films, ça paraît cliché et, quand on est dans le bain, on s’aperçoit que c’est presque indispensable.) Le héros, dans le livre chevalier fanatisé à la prise de conscience tardive, est devenu un écuyer, héritier d’une famille d’opposants au régime, donc lui-même, dès le départ, sinon révolté, du moins pré-révolté, ce qui était une manière de le rendre sympathique a priori.

Quant aux aspects morbides, sado-maso, ou fétichistes du livre, je n’en ai gardé que l’aspect « décoratif » : costumes, maquillages et autres détails visuels. Il y a des bottes de cuir, oui, des fouets, des chaînes et des muselières mais pas de viols ni de seins qui explosent. J’ai trop de respect et d’amour pour les seins des femmes !

J’ai fait moins de morts, aussi !

Ce faisant, scrupuleux, je me suis parfois posé la question : « Suis-je en train de trahir Brussolo ? » Et puis j’ai relu le bouquin et je me suis dit… « Non… L’essentiel y est. Simplement, je l’ai tourné à ma manière, je me le suis approprié, et c’était sans doute la seule manière possible de travailler ».

As-tu vu Kaena ? Que penses-tu de cette initiative ?

J’ai vu, oui, et j’aime bien. J’aime bien l’univers, évidemment, proche du mien ou de certains de mes livres culte. J’aime bien l’idée de faire un film tout en 3D mais pas forcément hyper-réaliste comme Final Fantasy, ni cartoon comme Shrek et autres Némo. Et l’idée de le faire ici, avec peu de budget et avec les logiciels qu’on trouve dans le commerce.

Evidemment, j’ai des reproches à lui faire sur la construction du scénario et sur certains aspects graphiques : les personnages secondaires sont très laids…

Je regrette que le film n’ait pas mieux marché, car un succès aurait ouvert des portes dans le domaine 3D en France.

As-tu des projets en cinéma d’animation ?

J’ai un peu participé au nouveau projet de Philippe Leclerc, La Reine Soleil : quelques suggestions scénaristiques et graphiques. Peut-être qu’après, on monte un autre truc ensemble, un vrai film d’auteur… Mais c’est encore vague…

Etant donné le nombre d’animateurs sur le film, comment font-ils pour « copier » et respecter ton style à l’image ?

En fait, c’est un gros problème qui demande beaucoup de facultés d’adaptation de part et d’autre. A mon niveau, ça veut dire que je dois former des gens, leur enseigner « mon style », leur faire comprendre des choix très subtils, souvent instinctifs et non conscient, où liés à des défauts autant qu’à des qualités…

Je ne peux pas me contenter d’amener un style fixé, en disant « vous faites comme ça et pas autrement ». J’amène des propositions, plus ou moins précises, je vois ce que les collaborateurs en font, je corrige le tir. Et j’essaye aussi de bien comprendre leurs besoins : moi, je ne suis pas animateur, je n’ai pas forcément la logique liée à l’animation… Alors on s’ajuste, on fait des va et vient, on aboutit à quelque chose qui est « du Caza adapté au dessin animé ».

On travaille aussi,ensemble, à normaliser certaines choses : la manière de traiter les mains, les yeux, les oreilles, etc… Créer des « clichés » reproductibles. On aboutit, sur les personnages, à des modèles très rigoureux et, à l’animation, en Corée, il y a dans le studio des « model checkers », des gens qui passent en revue le travail des animateurs et au besoin corrigent, remettent « au modèle ». Pour

les décors, c’est un peu pareil : le style final est une extrapolation du chef décorateur à partir de mes propositions de fond et de forme. On échange, on ajuste, en tâchant que les talents ne luttent pas mais au contraire s’additionnent…Tout ça est indispensable et quelque peu rigidifiant…

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