Bien que fan du réalisateur, je dois reconnaître que je ne sais à peu près rien de lui. A travers ses films et quelques entretiens, je me suis tout de même rendu compte de l’érudition du monsieur. Je sais aussi qu’il a eu une période « néerlandaise » avec quelques longs-métrages cultes comme Turkish Delices puis une période « américaine » avec Basic Instinct et les autres.
Cette biographie, extrêmement riche et détaillée, nous explique d’où vient Paul Verhoeven et nous montre comment sa jeunesse a été fondatrice pour l’ensemble de sa carrière. Certains critiques ont pu croire que c’était un réalisateur vulgaire et premier degré, faisant occasionnellement des films pro-fascistes. Verhoeven est bien sûr tout l’inverse. Il est extrêmement cultivé et ouvert sur toutes les cultures. Mais il manie l’ironie et la provocation avec génie. Son rapport conflictuel avec la critique n’est donc pas une surprise. Le jeune réalisateur s’attire dès ses premiers courts-métrages des inimitiés avec certains journalistes de l’époque ! Cela le poursuivra à chaque film.
L’ouvrage part carrément de sa naissance et sa prime jeunesse. On y découvre notamment que ses parents désapprouvaient totalement son souhait de faire du cinéma et le destinaient à une carrière scientifique. Verhoeven lui-même rêvait d’abord d’être peintre.
C’est dans ses années étudiantes que se développe vraiment son goût pour le cinéma. On peut y lire des tas d’anecdotes sur ses courts-métrages réalisés au début des années 60 dans un cadre universitaire. Il y montre son affection pour les réalisateurs de la nouvelle vague (Rohmer, Truffaut, etc.). Avec d’autres étudiants intéressés, il constitue le cinéma le club de Leyde. Il y rencontre son meilleur ami qui sera scénariste sur les projets : Jan van Mastrigt. Ces années d’enthousiasme se terminent sur une note tragique puisque Mastrigt se suicide sans que ses amis ne voient l’événement venir.
Obligé de faire son service militaire, Verhoeven utilise cette expérience pour se faire la main sur la technique et livre des films de propagande pour l’armée. C’est peut-être de là que vient sa réputation de réalisateur « fasciste ». D’autant qu’à l’époque, un mouvement contestataire à base d’anarchisme naît aux pays-bas. Une anecdote raconte qu’il est allé voir une projection de La peau douce de Truffaut et qu’il a interpellé le Français sur ses choix de mise en scène, le tout en uniforme ! Ce qu’on oublie de Verhoeven, c’est qu’il joue au sale gosse. Il prend un malin plaisir à provoquer, quitte à provoquer les provocateurs, rendant son discours ambigu.
Alors que les pays-bas n’ont pas réellement d’industrie cinématographique, il démarre un projet de série TV nommée Floris, qu’il tourne à vrai dire comme un film, en dépassant le budget alloué. Le héros est une sorte d’Ivanhoé et il est campé par Rutger Hauer qui débute ici sa carrière et s’impose déjà avec son charisme magnétique. Le scénariste est Gerard Soeteman qui suivra le réalisateur dans ses projets hollywoodiens.
Si Turkish Delices est pour moi un excellent film, j’apprends dans l’ouvrage qu’il s’agit en fait d’un véritable film culte aux Pays-Bas et qu’il a eu un énorme succès national, un peu à l’image du Grand Bleu chez nous.Verhoeven est donc reconnu dès ses premières œuvres comme un cinéaste important dans son pays. Il fait bouger les lignes.
Évidemment, quand on a connu un pareil succès et une telle reconnaissance, il est difficile d’enchaîner sur d’autres projets. Kattie Tipel et Soldier of Orange (le choix du destin en VF) sont donc des films qui peinent à se faire et qui ne vont pas rencontrer le succès de Turkish Delices. Cependant, Le choix du destin va bénéficier d’une reconnaissance aux USA.
L’ouvrage nous apporte énormément de renseignements sur la façon dont sont montés les projets, notamment les relations entre producteurs, acteurs et le réalisateur. Il détaille aussi beaucoup la réception des films tant au niveau du public que de la critique. Spetters a été particulièrement mal compris. Les journalistes ont souvent tendance à croire que ce qui figure dans le film est l’avis de Verhoeven alors que lui s’astreint à coller à la réalité et ce qu’on appelle l’hyperréalisme dans le livre. La cinéaste jette au visage du spectateur la réalité nue dans ce qu’elle a parfois de plus abjecte. Malgré ses mailles à partir, on constate cependant que ses films sont systématiquement réhabilités après leur sortie.
Le livre laisse la parole aussi à des personnalités proches du réalisateur, comme l’acteur Jeroen Krabbé. Ce dernier a tenu un journal lors du tournage du Quatrième homme. Il y a raconte comment Verhoeven était sadique avec lui mais dans le but de lui faire endosser son rôle. Ainsi plusieurs personnes soulignent le caractère ambivalent du réalisateur. D’un côté, il pouvait être brutal et violent avec ses acteurs mais de l’autre, ceux-ci reconnaissent que c’est cette méthode qui les a vraiment menés vers le succès et la reconnaissance.
L’auteur de la biographie, Rob Van Scheers, détaille les nombreux problèmes auquel le réalisateur a dû faire face. La chair et le sang, film de transition entre Europe et Amérique, y est comparé à un Apocalypse Now en terme de difficultés durant le tournage.
Cette reconnaissance fait percer ces personnalités néerlandaises à l’international et a fait notamment décoller Rutger Hauer et la filmographie qu’on lui connaît avec notamment Blade Runner. Paul Verhoeven est montré comme quelqu’un de colérique ne cédant à aucune concession. Pour autant, cette domination semble au final aboutir à des chef-d’œuvres. Robocop en est un exemple. Il s’est fâché avec Rob Bottin le concepteur du costume et avec l’acteur Peter Weller. Quand on dit fâché, ça signifie que les protagonistes ont failli en venir aux mains. Après quoi, le film est devenu un blockbuster à succès.
Rob Van Scheers détaille comment Verhoeven a négocié son passage aux USA. Réticent de la façon dont fonctionne Hollywood, il s’est quand même mis volontairement dans le moule pour y faire passer ses idées. Car au début, le scénario de Robocop lui semblait stupide, façon film de super héros.
Un passage important est consacré à Basic Instinct qui marqua les esprits par son succès et par la présence d’un plan de quelques secondes où Sharon Stone dévoile son intimité. J’y ai appris que durant son tournage, le film subissait les foudres d’activistes pour la cause homosexuelle. Mais c’était une interprétation erronée du script et la contestation s’est éteinte à la sortie du film. Dix ans environ après les « faits », le biographe de Verhoeven est allé rencontrer la star du film pour évoquer avec elle le contexte de l’époque et sa relation avec Paul Verhoeven, en toute franchise. Elle confirme même une anecdote truculente qui tenait plus de la légende !
Le biographe retrouve Paul Verhoeven lui-même pour qu’il revienne également sur le méga-flop de Showgirls. Il raconte donc à posteriori ce qu’il en pense. Cet échec public et critique a en tout cas mis sur pause sa carrière à Hollywood, l’obligeant à revenir à la science-fiction avec Starship Troopers, histoire de retrouver de la crédibilité. Le livre confirme aussi que Hollow Man est un pur film de commande et que tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit d’un film vraiment moyen, avec cependant des effets spéciaux novateurs.
Enfin, on y évoque également le livre qu’a écrit le réalisateur à propos de l’histoire de Jésus, débarrassée de la mythologie, un sujet qui l’obsède depuis longtemps. Black Book signe son retour au pays et une nouvelle fois permet de propulser une actrice locale Carice Van Houten vers une carrière internationale. Verhoeven, infatigable, poursuit sa carrière en Europe et en France plus spécifiquement.
Cette biographie montre à quel point la carrière de Paul Verhoeven a été tumultueuse et qu’il a connu des bas très bas et des hauts très hauts. Elle donne furieusement envie de redécouvrir tous ses films. On a envie de revoir notamment sa période néerlandaise dont les films ne bénéficient malheureusement pas d’une sortie sur un support physique digne de ce nom. Un index fait une synthèse complète de sa personnalité, ses goûts et ses méthodes, concluant en beauté ce portrait détaillé et cette carrière finalement très cohérente.
Le livre est passionnant pour qui s’intéresse à l’auteur et pour ma part, je ne soupçonnais pas l’intensité des conflits derrière les œuvres. Attention car le livre donne énormément de détails sur des scènes de film et il dévoile souvent des pans entiers du scénario. On a donc droit à pas mal de spoilers. Le réalisateur étant toujours en activité, la biographie a été amendée depuis ses premières éditions en VO et contient des passages sur les films Elle et Benedetta.
La biographie de Paul Verhoeven est paru aux éditions Aux forges de Vulcain

