Chinaman vs. Wild

Certes les Chinois sont petits, jaunes, avec les yeux fendus. Certes ils parlent le tchitchatchong, qu’ils gribouillent en bâtons à l’encre locale. Certes il mange du chien laqué et de la langue d’hirondelle en ravioles… Mais pour les cols blancs de Pékin ou les prolos de Shanghai, il y a plus bizarre encore : les bouseux périphérique de leur gigantesque pays. Des types qui ne leur ressemblent guère, ne partagent pas leur culture, leur religion ou leur patois. Des péquenots bizarres, qui survivent comme des bêtes aux confins des fins fonds.
Par souci de récupération politique ou par simple goût d’exotisme, le cinéma chinois de maintenant aime se pencher sur ces sujets. Et poser les questions de la modernité et de la tradition, du rapport à la nature et au paysage, du jeu entre autorité théorique et application réelle.
Un peu comme nous avec Bienvenue chez les chtis.

LE DERNIER VOYAGE DU JUGE FENG de Liu Jie

Feng est juge dans l’extrême sud-ouest : il fait la tournée de villages isolés, son tribunal à dos de cheval. Arrivé dans les bleds, il règle les contentieux au nom de la République Populaire, au milieu d’un jardin, entre deux porcheries. Il est assisté par une greffière autochtone, tante Yang, et pour la première fois accompagné d’un jeune juriste frais sorti de la fac.

Alors qu’il m’avait été vendu comme un film contemplatif sur les montagnes du Yunnan, j’ai été plutôt surpris de découvrir dans ce film un conte joliment troussé sur le rapport à l’altérité. Feng est un vieux roublard, qui a fini, au terme de trente ans de carrière, par développer son propre système de justice. Un précaire équilibre entre légalité, pratiques autochtones et nécessité de conserver intacte son aura de notable, garantissant seule l’application des sentences. Le regard de Ah-Luo, le jeune étudiant, met en lumière les contradictions de ce mode de fonctionnement, à la fois absurde et nécessaire.

La nature est bien là, mais sans ostentation. Les montagnes sont belles, filmées très simplement. Les villages, les habitants, ont quelque chose de dense et de captivant, et leur rapport à la modernité (la mule trimbale une télé) un je-ne-sais-quoi de kusturicien. Il n’est pas question de fantasmer sur les merveilleuses sociétés hors du temps, ni d’au contraire vanter leur avidité de modernité. On est sur la crête : vieilleries magiques et grosses parkas, cultes des ancêtres et journal de vingt heures. Des gens montrés comme beaux et bouchés, à la fois ouverts à l’étranger mais opaques à l’assimilation.

Ce petit film est, enfin, très bien écrit. L’histoire est simple mais parfaitement dépliée, et elle travaille sur plusieurs niveaux à la fois, le général, l’intime, le cours d’une vie et celui de l’histoire. Elle a quelque chose de tout à fait abstrait dans le déroulé, qui lui donne un côté conte millénaire, sans morale, juste un récit pour nous balader un peu.
On regretta d’autant plus l’intuition à la con du commercial de service de merde, pour lui avoir donné ce titre français qui gâche rien moins que tout la surprise de la fin.

Le dévédé de « Mabei shang de fating » (« A court on horseback ») date de 2006 et est édité en France par Jour2Fête.

KEKEXILI, LA PATROUILLE SAUVAGE de Lu Chuan

Kekexili est un haut plateau du Tibet, à plus de 5000 mètres d’altitude. C’est là que gambade et se reproduit l’antilope laineuse, massacrée pour sa peau. La patrouille sauvage, horde de justiciers auto-proclamés, menée par un militaire à la retraite, traque les braconniers. Roc, ciel et désert. Des gentils inquiétants, des méchants insaisissables. Plus un journaliste, venu de Pékin faire connaître cette histoire au grand public, qui embarque avec eux pour une virée au bout de l’enfer.

Là encore, le dossier de presse est déceptif : vendu comme un film d’action en milieu extrême, Kekexili est avant tout un incroyable récit de voyage barré. A ranger à côté des folies amazoniennes d’Herzog, de Dersou Ouzala ou des plus récentes aventures patagonnes. Le décor est, pour le coup, stupéfiant, le passage rapide d’un jour sur l’autre permettant de découvrir de nombreux paysages d’altiplanos, des choses que vous n’avez jamais vues, pleine de glèbe, de sables mouvants et de sommets marrons.

Comme souvent, la route est une affaire de bonhommes. Franches amitiés viriles, kalachnikovs, pouilleux recrutés pour l’écorchage des bestiaux rapidement prisonniers. Comme pour le juge Feng, la question de la justice au bout du monde se pose, se résout de façon pratique et ambiguë. Jusqu’où peut-on faire des concession de forme pour servir le fond ? Comme chez Feng, aussi, la langue et la culture ont leur importance, gens d’ici et regard extérieur, comment être légitime à juger ?

Lu Chuan est le garçon qui a fait City of Life and Death, dont je causais récemment. On retrouve dans ce film précédent un goût pour le brouillage de piste bien/mal, une nécessité de questionner, de comprendre avant de juger. Il y a aussi tout son talent de mise en scène, un formalisme hérité du classicisme hollywoodien et qui fait des merveilles avec les paysage tibétains. Un récit dense, bien charpenté, à voir sur écran de bon calibre pour profiter du voyage.

Kekexili, la patrouille sauvage date de 2004, 2006 pour le DVD distribué par Columbia Pictures.

Retenons enfin, sur ces deux films, des B.O. étonnantes, travaillant le côté anthropologique. Comptines sèches, petites voix, litanies. Scènes de chant et de danse, des prières, des rites hérités des anciens mêlés de bouddhisme. Manifestations d’une culture ultra-locale, étrange et étrangère, qui paraissent dialoguer avec le muet des paysages.
Feng comme Kekexili sont des films étrangers aux milieux qu’ils décrivent, mais il abordent les peuples et coutumes autochtones avec une bienveillance discrète assez remarquable. Ici on n’exalte ni n’explicite, on regarde et, si l’on veut, on cherche à comprendre.
Comparé avec la façon de faire d’un Nicolas Hulot, par exemple, on peut dire que ça change agréablement.

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