The woman, de Lucky McKee 2


La question qui brûle aux lèvres de tous les amateurs au sujet de The woman parait inévitable : le parfum de petit scandale qui entoure le nouveau film de Lucky McKee est-il justifié ? Et surtout, rend-il au fond justice à un cinéaste qui n’a jamais frappé par son esprit racoleur mais plutôt par une vision personnelle de l’horreur. Au festival de Sundance, un spectateur s’est même enfui en courant de la salle s’écriant « « Ce n’est pas humain le film est dégradant pour les femmes, vous êtes malades, ce n’est pas de l’art, Sundance devrait avoir honte ». La vidéo circule sur Internet.

Depuis, The woman se traîne de festival en festival une réputation de film trash, extrême, misogyne, ultraviolent qui a malheureusement fini par le desservir. En réduisant le long métrage au rang de pur trash movie au même titre que les peu ragoutants A serbian film ou Human centipede,  la presse et le public se privent du coup d’un film infiniment plus subtil que ses apparences ne laissent supposer.

Au préalable, il s’agit d’une collaboration étroite entre Lucky McLee et l’écrivain culte James Ketchum, qui ferait passer Clive Barker pour un romancier à l’eau de rose. Ils ont déjà travaillé ensemble sur Red avant que McKee ne soit évincé du tournage. La fusion entre les deux artistes est par ailleurs curieuse. Ils ont commencé par écrire un scénario puis, chacun de leur coté, en ont tiré respectivement un roman et un film.

L’histoire de The woman est simple, voire basique. La femme éponyme est une sauvageonne en guenilles qui vit dans la forêt comme au temps de la préhistoire. D’où vient-elle ? Que fait-elle ? Comment est-ce possible ? Autant de questions qui n’intéressent pas le réalisateur. La véritable nature du film est ailleurs. Cette femme va se faire capturer par une famille de la middle class américaine, noyautée par un père tyrannique et déséquilibré. Attachée au fond d’une cave, elle va subir les pires sévices et tortures sous le prétexte fallacieux de civiliser cette femme.

En apparence cette famille parait normale, attachée à des valeurs simples et traditionnelles sans paraître fanatiques. Entre une belle maison, une voiture confortable, un grand jardin et une situation financière plus qu’honorable, rien ne semble troubler le bonheur de cette famille. Mais dès que l‘on gratte le verni, la vraie nature de ces pseudo bourgeois saute aux yeux. Le père qui apparaît de plus en plus cinglé, n’est pas le seul fautif. La passivité de la mère exaspère, le malaise de la fille est trop insistant pour être anodin; le fils poussé par une vénération pour son père, se vautre dans la perversion. Le malaise s’installe doucement, lentement jusqu’à devenir insupportable. Les dix dernières minutes proprement insoutenables prennent une tournure inattendue et révèle le véritable sens du film, encore plus sombre et décadent que l’on ne le soupçonnait. Mais chut, Spoiler !!!! Je n’en dirais pas plus. Achetez le film, louez le ou trouvez un autre moyen pour vous le procurer !

Tourné avec un budget très réduit, The woman tire parti de cette contrainte. La  mise en scène, épurée et frontale, séduit par son style naturaliste. En réfutant tout artifice inutile, Lucky McKee traite un sujet périlleux avec une grande honnêteté intellectuelle. En confrontant une femme sauvage avec des êtres soit disant civilisés, il interroge notre regard sur le rapport nature/culture. La violence primaire d’un animal ne sera jamais aussi insoutenable que celle pensée et analysée d’un individu ou d’un groupe d’individu. Au nom d’une volonté de dressage, le brave père de famille a perdu toute notion morale et humaine. La sauvageonne n’est plus qu’un tas de chair soumise à une série d’expériences humiliantes. Sur un sujet proche, François Truffaut avait tiré un très beau film, l’enfant sauvage d’après les travaux du professeur Itard. Le regard impitoyable de Mckee s’oppose à celui humaniste de Truffaut. Mckee traite du fascisme, de l’exploitation de l’homme par l’homme, sans se vautrer dans des théories fumeuses.

Entre le pur trip d’exploitation d’une violence graphique inouïe et le film d’auteur radical, The woman est une œuvre atypique, une expérience éprouvante qui n’est pas sans rappeler le cinéma d’Haneke sans le côté donneur de leçon. On pense aussi à Canine de Yorgos Lánthimos ou un père éduquait ses enfants comme des chiens au sens propre. Mais à  la différence du film grec qui possédait une dimension absurde et onirique, celui de McKee agit comme un cauchemar sur pellicule, peu aimable et pas facile à vendre.

Avis aux amateurs de curiosités et d’objets filmique bizarres. Ce film est pour vous. Surtout, je tiens à le souligner. Lucky McKee est un des rares auteurs des années 2000 en matière de cinéma d’horreur. Avec Richard Kelly.

(usa-2010)  de Lucky McKee avec Polyanna McIntosh, Sean Bridges et Angela Betis. Disponible en dvd et blu-ray chez Emylia.


A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.


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2 commentaires sur “The woman, de Lucky McKee

  • Jérôme

    Si effectivement on prend ce film comme un film d’horreur bizarre au premier degré, ça fonctionne bien.

    Par contre, le discours derrière le film me semble moins clair. Pas sûr qu’il y en ait un d’ailleurs. Le pilier de l’histoire est le père et ce personnage me semble raté. On remarque assez rapidement qu’il est complètement fou et toute sa famille semble le découvrir un peu tardivement. Ce n’est pas très réaliste. De mémoire, dans Canine, les enfants ne pouvaient pas quitter la maison. Dans The woman, la famille est tout de même libre (les enfants vont à l’école) et l’endoctrinement du père n’est donc pas crédible. Pourquoi aussi le père veut-il garder la femme ? Pour la civiliser ? La torturer ? La violer ? Un peu tout et rien à la fois. Ce n’est pas clair.

    D’autre part, le jeu de l’acteur qui interprète le père manque cruellement de subtilité. En plus, il a un air de Will Ferrell ! Difficile de le prendre au sérieux.

    Un peu dommage car avec un ton un peu plus sérieux, ç’aurait été vraiment un film dérangeant.

    A noter aussi le look intéressant de la femme sauvage. Avant d’avoir vu le film, on l’imagine évidemment sexy mais le réalisateur a choisi de faire l’inverse en créant une sorte de quasimodo femelle des forêts : regard torve, bouche pleine de chicots, dos courbé. Plutôt courageux !

    Pour finir, je vois pas trop où est la polémique. Au contraire, la fin est très très morale. Les méchants sont punis, ceux qui sont complices sont punis, ceux qui n’ont rien fait sont punis (mais moins sévèrement) et les innocents ne sont pas punis.

  • Salem

    Je ne vois pas non plus pourquoi une telle polémique tourne autour de ce film (bien que ce soit un film assez éprouvant), et encore moins pourquoi Lucky McKee a été taxé de misogyne. Confondre le point de vue du père et celui du réalisateur, c’est ne pas réfléchir plus loin que le bout de son nez.

    « Dans The woman, la famille est tout de même libre (les enfants vont à l’école) et l’endoctrinement du père n’est donc pas crédible. »
    Bien que libre de ses mouvements, c’est le phénomène d’emprise qui est à l’œuvre dans cette famille. Une famille sous emprise qui a dû subir de longue date la violence psychique et/ou physique du père… elle se rend juste compte à quel point c’est un pervers psychopathe… suite à la découverte de cette femme dans la forêt qui semble avoir exacerbé, excité ses plus sombres fantasmes.

    Pour ma part j’ai trouvé ce film assez éprouvant. La violence infligée, et au-delà une certaine vision de la femme (qui n’est cependant pas celle du réalisateur), sont révoltantes.
    La fin est certes morale, mais procure un apaisement plutôt salvateur. (non je ne suis pas une chochotte, enfin pas trop ^^ » ).