Blind sun, de Joyce A. Nashawati


Blind sun, film singulier et maîtrisé, situe son action dans un futur proche, en Grèce, prenant pour cadre une situation sociale et politique pertinente qui évoque les événements récents du pays. La crise, présentée de manière allusive, sert de toile de fond à cet univers légèrement dystopique, plongeant le personnage principal en milieu hostile.

Ashraf, un immigré solitaire, dont on ne saura que très peu de choses, débarque dans une station balnéaire où l’eau devient une denrée rare. Il est embauché par une famille de Français pour garder leur somptueuse villa pendant leur absence. A peine débarqué, les ennuis commencent. Il est arrêté par un flic antipathique, ouvertement raciste de par son comportement, qui lui confisque ses papiers. Il arrive ensuite chez ses employeurs qui l’accueillent avec un mépris à peine dissimulé. Ce couple incarne de manière un peu trop ostentatoire l’idée que l’on se fait de la bourgeoisie parisienne condescendante et égoïste. La réalisatrice force le trait et semble manquer un peu de subtilité. D’autant que tous les personnages que rencontrent Ashraf, hormis une jolie archéologue dans une séquence érotique de roman photo digne d’un giallo, sont antipathiques.
Mais étrangement, cette volonté de placer Ashraf au coeur d’une situation d’emblée compliquée, et de se retrouver en position d’infériorité, permet au spectateur de saisir la psyché du personnage, de ressentir son mal-être, sa difficulté à s’adapter un monde extérieur qui lui résiste en permanence.

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Blind sun part d’un dispositif moins abstrait que le sujet pouvait le laisser envisager. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une réflexion sur la crise économique d’un pays, ni d’un pamphlet contre l’attitude des migrants, mais Ashraf (excellent Ziad Bakri) n’est pas une enveloppe vide, une figure allégorique de l’immigré type, mais un vrai personnage pour qui on ressent rapidement des émotions et un sentiment d’injustice. Dès lors qu’une menace invisible envahit progressivement l’espace de la vaste demeure, Blind sun s’engouffre dans le pur cinéma de genre et déploie un fantastique insolite, enraciné malgré tout dans des références classiques, de Carpenter à Romero. Le climat anxiogène monte crescendo par petites touches. La réalisatrice refuse les effets faciles (jump scared, musique envahissante) et reste près de son personnage sans trop en dévoiler. Bascule-t-il dans la folie, déboussolée par un environnement oppressif ? Est-il réellement menacé par une présence extérieure indicible ? La possible révélation finale donne un élément de réponse même si, là encore, on ne peut pas trop s’avancer sur des hypothèse tangibles. C’est un peu la limite de ce très beau film, assimilant parfaitement ses diverses influences conscientes ou non (les films fantastiques australiens, l’épouvante politique des seventies, Jacques Tourneur) et un ton très personnel, tranchant radicalement avec le cinéma de genre contemporain.

L’angoisse ne naît pas de l’obscurité, presque apaisante au contraire (la séquence de l’église où Ashraf vient se recueillir), mais de la luminosité. La chaleur, les éclats d’un soleil plombant, les traversées agressives de la lumière oscillant entre le jaune et l’orange sont autant de sources terrorisantes laissant apparaître la silhouette maléfique, jamais présente dans les séquences nocturnes.
Le sentiment d’insécurité agit à ciel ouvert, permettant ainsi à la jeune réalisatrice, d’exprimer pleinement son talent. Fortement épaulée par un chef opérateur grecque expérimenté, Giorgos Arvanitis (le chef op d’Angelopoulos mais aussi de Liberté Oléron et Dorothy, entre autres), Joyce A. Nashawati nous immerge à l’épicentre d’un cinéma dédié aux sensations grâce à une mise en scène inspirée tant au niveau de la composition des cadres que des images obsédantes et jamais gratuites. Elle évite aussi les écueils d’un cinéma arty saturé de sa propre virtuosité, comme on en a subis quelques-uns ces dernières années.

Si, dans la deuxième partie, le récit devient parfois abscons, voir confus quand il abandonne certaines pistes, Blind sun demeure un premier film remarquable, un objet sensuel et inquiétant, utilisant les éléments naturels à disposition (l’eau, le feu) dans une optique créant le malaise comme seul Peter Weir s’en saisissait pour ses premiers films fantastiques (Picnic à Hanging rock, La dernière vague). Joyce Nashawati s’impose comme une cinéaste à suivre.

FRA-GRECE de Joyce A. Nashawati avec Ziad Bakri, Laurène Brun, Louis-Do de Lencquesaing

Entretien avec la réalisatrice Joyce A. Nashawati

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Vos premiers courts sont placés sous le signe du cinéma de genre. Vous aimez le fantastique de façon générale ?

J’aime le fantastique depuis mon enfance où j’étais, avant de devenir cinéphile, une lectrice assidue. J’aimais beaucoup avoir peur mais aussi être emportée ailleurs. Les mondes imaginaires, que ce soit à travers la littérature puis le cinéma, m’ont toujours fascinée, que ce soit en science-fiction, ou le fantastique de l’étrangeté. Pendant mes études, j’ai continué à m’intéresser à tout ça. J’ai écrit un mémoire sur Cronenberg par exemple, même si son travail n’a rien à voir avec mon premier film. Pour les influences, dans ce film en tout cas, je pencherais plutôt vers le cinéma paranoïaque, où le fantastique est relié à l’ambiguité.

D’où vous êtes venue cette idée, très pertinente à mon goût, de situer votre film dans un futur proche en Grèce?

Elle était purement personnelle. Ayant grandi en Grèce et étant très attachée au paysage méditerranéen, paysage qui me manque à Paris, j’avais envie de le filmer et d’en retranscrire quelque chose à l’écran.
Après, la position de la Grèce sur la carte la rend très représentative des affres de l’époque, pour tant de raisons. Elle est entre plusieurs continents et victime du capitalisme sauvage. C’est un pays dont les gens me touchent car il a été constamment dominé par des puissances extérieures, à travers les époques, tout en gardant une capacité de résilience et une vitalité, un amour de la vie.

L’écriture de Blind sun vous a-t-elle pris beaucoup de temps ?

C’était très long. Mais surtout pour des raisons de production. Je me demande toujours quelle réception il aurait eu s’il était sorti au moment où il le devait, avant la « crise des migrants » et la « crise grecque ».

L’aspect formel du film est impressionnant et pourtant n’étouffe pas le film. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?

C’est peut-être dû à l’abstraction du scénario, son côté sensitif et sa logique du rêve. La forme est autant que possible au service des sensations du film. Après, j’ai tendance à cadrer de manière très composée, par pur plaisir esthétique et ceci depuis mes courts. C’est là qu’il faut faire attention à ménager la vie.

Dans certains entretiens, vous dites ne pas avoir voulu réaliser un film politique, ce qui est vrai. Pourtant l’ancrage social et politique est important, apporte des pistes et une ambiance à l’intrigue. C’était conscient de votre part l’importance du contexte, un peu comme chez des cinéastes comme Carpenter, Wes Craven ou Kiyoshi Kurosawa ?

Le mot contexte est bien choisi. Oui ce n’est pas un film politique, car ce n’est pas didactique, ce n’est pas la vocation d’un film de fiction. Il s’agit plus d’une sensibilité au contexte oui, un rapport au monde en tant que monde, une conscience du territoire plus large que le chez soi.

Vous avez travaillé avec le chef opérateur de Théo Angelopoulos, Giorgos Arvanitis, par ailleurs auteur de la lumière d’un autre remarquable film fantastique français, Dorothy d’Agnès Merlet.

Giorgos a fait des films très différents les uns des autres en terme de lumière et de type d’éclairage. Du studio à la DV portée à l’épaule. J’aime beaucoup l’usage de la lumière naturelle et aussi de décors naturels, surtout dans une fiction ou intervient le fantastique car ça permet de l’ancrer. Il avait très envie de tourner en Grèce à nouveau et s’est prêté au jeu de faire du soleil un véritable antagoniste pour le héros.

Vous n’avez pas senti à un moment que l’idée de créer une atmosphère inquiétante en pleine canicule était « casse-gueule », là où le cinéma de genre classique filme l’obscurité depuis toujours ?

On ne sait pas du tout si quelque chose va marcher avant de le faire et ça fait partie de l’excitation du faire. Il ne s’agit pas de terreur mais de tension et d’inquiétude, ce qui, je pense, est plus simple. Ce n’est pas la première fois que l’angoisse est exprimée dans un cadre solaire. Il y a le cinéma australien mais aussi un certain type de film noir californien qui se passe souvent en plein cagnard. Je pense que le cinéma de genre « classique » venant de la littérature fantastique européenne a juste naturellement suivi le climat des pays où se déroulent ses récits. Ce qui a défini le gothique par de la brume, des marécages, des forêts, des côtes aux mers brutales balayés par la pluie.

Votre film est parfois hermétique dans le contexte du cinéma contemporain où tout doit être expliqué. Dans Blind sun plusieurs options s’offrent à nous. Le héros sombre-t-il dans la folie et la paranoïa, est-il victime, de façon symbolique, d’un racisme extérieur ? Toutes les pistes semblent plausibles. Est-ce un choix de votre part ? Où avez-vous vraiment une interprétation à faire passer ?

Je voulais que ça reste ouvert à l’interprétation. Que ce soit un jeu ou un rébus pour le spectateur. Après, certaines de ces pistes sont des codes archi-connus pour les fans de fantastique. J’aime beaucoup entendre et lire les interprétations des spectateurs, ça enrichit mon propre regard sur le film.

Avez-vous des projets de longs métrages à l’avenir ?

Oui je travaille sur deux projets, un thriller ancré dans la violence du monde réel et un film purement fantastique.

Allez-vous au cinéma ? Quels sont vos coups de cœur récents ?

J’y allais tout le temps avant et j’essayais de tout voir. Paris est également formidable pour voir les classiques sur grand écran. Je vois beaucoup moins de films récents depuis que j’essaie de faire des films car je me recentre sur les thématiques ou les genres qui me passionnent. Mais je reste aux aguets. Parmi mes coups de cœur de cette année : Embrace of the Serpent & The Visit. J’ai aussi découvert un Chabrol et un Boisset que je n’avais jamais vus : Les bonnes femmes et Allons z’enfants. Enfin, dans un festival Lyonnais que j’adore (hallucinations collectives),  j’ai vu Sonny Boy une rareté dérangeante et jouissive !


A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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