En revenant du bifff, 1ère partie

Cette année, au BIFFF (Brussels International Fantastic Film Festival), j’ai vu quelques toiles. En avril, mon emploi du temps ressemble au poitrail d’un fusillé. Ne cherchez donc pas la cohérence du programme. Il m’a été dicté par les trous. Et qu’y a-t-il de plus arbitraire qu’un trou ?

J’ai donc décidé d’écrire une chronique décousue et non exhaustive. « Quand il n’y a pas de fil, ne suivez pas le fil. » (Dalaï-Lama approved)

En deux parties.

Ça, c’est la première.

L’Apocalypse, c’est pas moi, c’est les autres

Après des années à voir Marines et enfants élus sauver laborieusement un monde pénible, le pire scénario en a eu sa claque. En 2016, l’apocalypse a lieu. Hourrah ! C’est le retour du providentialisme ! Dixit deux métrages. Un long, Into the Forest, de Patricia Rozema. Pi un court : La Lisière, de Simon Saulnier. Chacun reste humaniste à sa façon, puisqu’il propose une issue individuelle – et non plus collective : le repli sur une cellule familiale tronquée. Le héros (en l’occurrence l’héroïne) ne lutte plus contre la vague exterminatrice, mais sort sa wax, traite sa planche et surfe. Post-moderne ? Oui, mais joli.

Into the Forest est un adieu en contre-jour au monde – lent, plastique, physique – suivi d’un survival plus bateau, axé sur la très chouette performance des deux actrices, Ellen Page et Evan Rachel Wood. L’agonie, d’abord et surtout. Éthérée par l’énergie des corps. Une maison isolée au fin fond de la forêt canadienne. Les habitants – un père et ses deux jeunes filles adultes – pensent être finauds. Ils sont en autarcie durable bio recyclée solaire responsable ! C’est cool, parce que ça leur permet d’alimenter leurs nombreuses télés plates murales tactiles, qui servent de borne universitaire à la petiote – Ellen Page, toujours aussi canon, mais il faudrait commencer à lui donner des rôles de femme de son âge – et de Hi-Fi à la grande – Evan Rachel Wood – qui répète (pour de vrai, beaucoup de fois) une audition de danse ultra importante. À part porter des chemises de bûcheron, on ne sait pas trop à quoi sert le papa Callum Keith Rennie. Un soir, la nuit, comme chaque bobo s’adonne à son activité, KLANG. Plus de courant. Et surtout, plus inquiétant, silence radio (à pile).

— What’s Up ?

— There’s Nothing.

into the forest

— Attends, mais faut pas gâcher l’essence ! Si ? OK.
(Ellen Page et Evan Rachel Wood dans Into The Forest)

On s’aperçoit vite des failles de l’arsenal gadget durable : une pièce manque aux panneaux solaires, et l’électricité commande tout le reste. La famille ne bouge pas. Attend. Suit une série de scènes très courtes, souvent muettes, qui s’accélèrent à mesure que l’humanité perd en vitesse. Larges PANS sur la forêt, le sommet des montagnes. En bruit de fond, hululements des hiboux, grognements de sangliers. La danseuse danse « a capella », au métronome. Son acharnement à répéter est le miroir de la civilisation occidentale telle qu’exposée ici. Vidée de son contenu, la vie se résume à des gestes absurdes. Fouettés du rythme sec et net du métronome. Entre le KLANG et l’action, une longue phase hébétée, une descente en ville, ritualisée et sordide. On se saoule, un vendeur s’enquiert de leur carte de fidélité… en les menaçant d’une carabine – personnellement, Cofinoga m’a toujours fait cet effet. Et puis on comprend que ce n’est pas une phase. Suit un drame psychologique sur la survie, bien écrit et parfaitement interprété, mais qui, à mes yeux, n’égale pas en maîtrise cette longue introduction sur le déni et la perpétuation molle.

 

Quand faut y aller, faut y aller

Avec La lisière (j’espère que vous appréciez la coïncidence) on passe d’office à la phase trois. Là aussi, l’humanité a échoué en plaine, et survit comme elle peut en montagne, en forêt. Un maquis organisé – là aussi – en clans familiaux, se disputant, mini-Uzi au poing, des colis humanitaires bazardés par hélicoptère (je n’ai pas vu si c’était des mini-Uzi, en vrai). Seul espoir de l’humanité – maigrichon comme un quignon de gressin milanais : la famille. Là aussi, le symbole de crépuscule puis de renouveau est traité, de manière narrative, par un contre-jour. Là aussi (bis, ter, je ne compte plus), le personnage principal est une jeune femme (interprétée par la très convaincante Ouidad Elma). À part ces similitudes, super intéressantes d’un point de vue ethnographique, les films n’ont rien à voir. La lisière, épisode martial axé sur un personnage aussi charismatique que hargneux, propose un très chouette combo d’esthétique de jeux vidéo et d’intelligence politique brute. En Alsace. Dans des volcans.

 

Play It Again Again Again Again

Qu’y a-t-il de pire que la fin du monde, me demanderez-vous ? (Ou pas, si vous écriviez des lettres au fan club de saint Jean quand vous étiez mômes). Et bien l’éventualité qu’il ne se finisse pas, justement ! Autre motif de mes découvertes du BIFFF : la boucle. La répétition. On ne croit plus en la poussière déréglant la machine. L’aile du papillon anabolisé aura beau battre comme une crécelle un jour de peste – ou de match au stade de France – rien ne déréglera la machine. La tendance est donc bien au providentialisme. (Réussir à caser deux fois « providentialisme » dans une chronique de cinoche : ça, c’est fait. Trois fois.) Là où, dans les scénarios apocalyptiques susmentionnés, il faut juste attendre que le système se rétame bien la tronche sur les dalles disjointes du trottoir de l’existence (en pierre bleue de Soignies, spéciale dédicace aux Bruxellois.es) pour mieux recommencer, quelques métrages stipulent que le renouveau n’est pas une fin philosophique, mais THE fin – comme dans la chanson des Doors – et vice-versa. Cette boucle se négocie avec la bonne humeur chantante du désespoir, dans le véhicule Steampunk foutraque des lurons de League of S.T.E.A.M, The Invitation to Armageddon. Une… Un… Ça :

 


Choses à faire avant l’apocalypse : Apprendre à chanter / Se faire un groupe d’amis.

Dans le registre ouroboros, en moins joyeux (carrément) et moins musical (à peine), l’anthologie cradouille et flippante Southbound, de Radio Silence, Roxanne Benjamin, David Bruckner et Patrick Horvarth. On en sort les dents crissant de sable et maculées de sang grumeleux, mais le cœur content ! Car Southbound, vraie boucle à l’écriture à la fois chiadée et libre, renoue avec l’horreur patchwork des Tales of the Crypt, Twilight Zone et autres Alfred Hitchcock présente tout en la perfusant (si, si, vous verrez même les tuyaux) de tout le jus amassé entre le sur-caféiné Rod Sterling et notre ère.

southbound

— Tu crois que j’ai raté la sortie ?

Southbound ne fait pas dans le found footage, mais ne l’ignore pas (une partie de l’équipe a sévi dans la série V/H/S). Southbound connaît aussi le creature design de Guillermo Del Toro sans en faire, la relecture hyperréaliste de l’Amérique post-lovecraftienne (merci Ligotti) sans y toucher. La somme des univers connexes et complémentaires de ce joyeux troupeau de scénaristes et réalisateurs donne cinq histoires s’emmêlant comme la longueur de corde d’un scout qui aurait brossé le cours d’initiation aux nœuds. Cinq sans-faute dont on a aussitôt envie de revoir l’enchaînement pour le décortiquer. Le tout sur du très bon rock. Un vrai régal pour les yeux pétoches.

southbound2

— Ouais, je crois bien, ouais…
(Chad Villella et Matt Bettinelli-Olpin dans Southbound)

 

Le thème de la boucle est également joliment traité dans le court espagnol reStart, de Olga Osorio. Ici, un personnage se trouve au centre – que dis-je ? À l’œil du vortex – d’un maelström de probabilités temporelles. L’héroïne, anti-Cours Lola, cours, personnifie une lutte perdue d’avance contre le destin. Providentialisme ! (quatre fois) L’actrice Marta Larralde, puissante et athlétique, campe à la perfection ce Sisyphe charnel et obstiné.

Sérieux les mecs, où est Bill Murray ? Andie MacDowell ? Le jour de la marmotte ? Non ?

 

La suite bientôt (j’espère).

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