Tsurisaki Kiyotaka, face à la mort

Frôler volontairement la mort pour mieux se sentir exister. Cette problématique ordalique (s’en remettre aux mains de…) résume assez bien nos rapports ambigus avec ce contrat par procuration –mes parents ont signés pour moi- qui nous fascine et nous répugne en même temps. La mort parcourt les arts, nourrit l’histoire et les tableaux les plus fous. Résurrection, nécrophagie, holocauste, la mort prend des formes illimitées, parfois inattendues. Dans nos sociétés occidentales, à l’abri de bien des maux pour s’en créer d’autres, l’homme oublie qu’elle se promène autour de lui. Notre déni quotidien d’une impasse biologique programmée est tout à fait adapté. Imaginez-vous rapporter tous vos projets à celui, un jour de manière inéluctable, de mourir. L’enfer ! L’on dit souvent que sans la mort, la vie n’aurait pas de saveur. Facile à prophétiser. Donnez-nous l’immortalité, on ne sait jamais, on s’en débrouillera peut-être. En attendant, il faut faire sans et donc, avec la mort. Si l’existence en pays ravagés par la guerre, la religion et la maladie grave remettent naturellement les choses en question et les priorités dans l’ordre, notre psychisme est malgré tout conçu pour refouler l’impensable. Mais quelques situations dramatiques, tel un attentat, une prise d’otage ou une catastrophe naturelle, créant un traumatisme, contraignent le sujet à ne plus l’oublier. C’est la remise en cause du mythe d’invulnérabilité ; réaliser que nous ne sommes rien n’est pas chose facile à assumer. Le cinéma et la littérature ont toujours eu ce rôle d’exorcisme au forceps en l’occurrence celui de concéder son existence. En la ressentant à l’aune artistique, elle se banalise, voire se ridiculise. Fuyante dans une vie sans tragédie, on tentera quand même de l’approcher, on la fantasmera dans ses frontières. La Near Death Experience , dont la description souffre d’une curieuse sensorialité subjective : grande lumière bleu ou blanche, sentiment d’apaisement, long tunnel …, arrange nos consciences afin d’imaginer pouvoir commencer le voyage et en revenir. Las. On est mort ou on ne l’est pas. Reste aux scientifiques d’être clair sur la définition : mort clinique, mort cérébrale…

Dans tous ces amalgames, une certitude, trop vite écartée par commodités une nouvelle fois défensives et naturelles : la mort est visible. Il est plus économique de spéculer l’après de la vie, que le pendant de la mort. Mais un cadavre est un mort. Il est la mort incarnée. Si tout pouvait disparaitre en même temps : l’âme, l’existence du sujet, le souffle et surtout le corps, la mort prendrait un autre visage. Mais il y a des restes. Enfin le plus souvent. A quoi servent-ils ? A la résolution du deuil, presque impossible dit-on lorsque l’ami ou le proche a disparu sous une coulée de boue. C’est la partie poétique. Certaines professions côtoient la mort en permanence, dans ce qu’elle a de plus violente et insupportable : suicide, accidents, meurtre en direct. D’autres s’y invitent dans sa dimension la plus charnelle, au calme. Le corps repose alors et se met au service d’une expertise ou d’un élève en médecine. Il peut laisser des traces de souffrance mais il ne souffre plus. A plonger dans les entrailles d’un mort et à palper du réel, à manipuler quelqu’un qui autrefois, fut vivant, une autre dimension spirituelle peut émerger. A la lente dissection d’un corps inconnu, celui-ci se dévoile plus complexe que le manuel d’anatomie. Séparer les organes, gras, fibreux, mous ou pierreux, repérer des anomalies. Et le corps mort, parle. Ou du moins, il transmet.

Rico

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