The loveless, de Kathryn Bigelow


Synopsis

Le chef d’un gang de motards s’arrête dans une petite ville de Floride alors qu’il est en route pour une course à Daytona. Ces bikers vont se heurter à la population locale.

Critique

Premier long métrage de la très mésestimée Kathryn Bigelow (Aux frontières de l’aube est l’un des plus beaux films de vampires de tous les temps), ex-lady de James Cameron et auteur de quelques-uns des meilleurs films du cinéma américain musclé (Point break,  Strange days), The loveless est resté inédit en France et même en vidéo jusqu’à aujourd’hui. La sortie tardive de cet objet inclassable à mi chemin entre l’exercice de style avant gardiste et le pur cinéma d’exploitation,  permet au moins de reconsidérer le cas Bigelow. Considérée un peu vulgairement comme une fille qui en a, entendez par là qu’elle sait réaliser des films d’action tendus et virils comme ses collègues John McTiernan et Renny Harlin, la belle Kathryn est bien plus qu’une action-woman. Son parcours atypique en témoigne. Elle commence par étudier les arts à  New York et San Francisco et devient membre du collectif avant-gardiste Art and Language. Cette artiste intellectuelle débute donc au cinéma en 1982, en co-réalisant avec Monty Montgomery, ce Loveless, trip arty rendant hommage aux films de bikers que signait Corman dans les années 50-60, et au pop art d’Andy Warhol. Les figures et dispositifs wharoliens abondent dans cet essai filmique atypique,  souvent brillant formellement et possédant un sens évident de la scénographie proche du cinéma expérimental.

Le  film s’ouvre par un plan emblématique : Willem Dafoe, figure iconique marquée par une ambiguïté sexuelle, tout en cuir luisant et cheveux gominés, traverse une route rectiligne. D’emblée on pense à un univers Lynchien bien avant Blue velvet et Sailor et lula. The loveless baigne dans une ambiance décalée, marquée par le rock’n’roll, l’Amérique profonde et les peintures d’Hopper.  Contemplatif et sans enjeu narratif réel, ce film déroule sa poésie brute avec une simplicité confondante.  Par son jeu de lumières mariant les bleus et les rouges comme dans Paris Texas, par ses décors un peu cheap et référentiels et par son goût fétichiste pour les objets d’une autre époque ( juke-box, costume tout en cuir, néons clinquants), le film tire son épingle du jeu et transcende l’exercice de style un peu vain auquel il semble au premier abord se cantonner.

Surtout, en filigrane, une histoire d’amour tout simple se dessine sous nos yeux entre Willem Dafoe, félin et  féminisé en diable, et une jeune fille, cheveux coupés courts, figure idéalement androgyne du cinéma du Bigelow (Aux frontières de l’aube, Point break, Blue steel).  Un père incestueux, incarnation archétypal du mal, viendra mettre un terme à  cette romance, filmée de manière très elliptique et graphique. Le film se clôt par un final tragique, admirablement réalisé, qui laisse entrevoir le penchant de la réalisatrice pour les scènes d’action et les armes à feu.

Œuvre inaboutie et séminale, The loveless peut provoquer, par son caractère lascif, un ennui profond.  Elle peut aussi fasciner tant ses enjeux esthétiques anticipent avec quelques années d’avance une idée de la modernité qui va de Gus Van Sant à David Lynch en passant par Wim Wenders et les frères Coen.

Co-auteur du film, Monty Montgomery ne réalisera plus rien par la suite. Par contre, il deviendra un collaborateur de David Lynch en produisant  Sailor et Lula et Twin Peaks. La filiation avec The loveless paraît étrangement évidente. Même désir de filmer l’errance, l’indicible, de dresser un portrait d’une Amérique à la fois provinciale et fantasmée, de partir de clichés grotesques pour basculer dans un monde cinégénique insolite, à la lisière du fantastique.

Une rareté à ne pas manquer pour tous les cinéphiles avides de découvertes.

(USA-1982) de Kathryn Bigelow et Monty Montgomery Willem Dafoe, Robert Gordon, Marin Kanter.

Dvd édité par Free Dolphin. Langue : Anglais. Sous-titres : Français . Format: 16/9 compatible 4/3 format respecté 1.85. Image et son: Stéréo – Couleur. Durée : 82 mn



A propos de Manu

Docteur ès cinéma bis, Manu est un cinévore. Il a tout vu. Sorte d'Alain Petit mais en plus jeune, son savoir encyclopédique parle aux connaisseurs de films méconnus. Il habite près de Montpellier où il peut observer la faune locale : le collectif School’s out, l’éditeur le chat qui fume et l’éditeur Artus Films. Avec son air d’Udo Kier, il n’est pas exclu qu’on le retrouve dans une production de genre.

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